Congrès de l'Acfas - L'humain transgénique est à nos portes

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Pauline Gravel
Édition du mardi 20 mai 2003

Mots clés : acfas

Il est maintenant possible de réprimer des gènes indésirables en introduisant des gènes appelés anti-sens

De petits humains sans défauts, ou presque? La réalité pourrait fort bien rejoindre la science-fiction, et plus tôt qu'on ne le pense.

Photo: Agence Reuters

L'humain transgénique est à nos portes et vraisemblablement inévitable. Il est donc grand temps que nous en discutions afin de prévenir les dérapages, avertit Marc-André Sirard, directeur du Centre de recherche en biologie de la reproduction de l'Université Laval. Cette grave problématique qui sera bientôt une réalité grâce aux toutes nouvelles techniques de transgénèse, permettant l'insertion d'un chromosome humain artificiel doté de gènes anti-sens, fera l'objet d'un colloque cet après-midi dans le cadre du 71e congrès de l'Acfas «Savoirs partagés», qui débute ce matin à l'Université du Québec à Rimouski.

Marc-André Sirard avoue avoir été abasourdi à la lecture des prévisions annoncées par Gregory Stock, directeur du programme médecine, technologie et société à l'École de santé publique de l'université de Californie à Los Angeles (UCLA), dans son dernier ouvrage intitulé Redesigning Humans, et par celles de Francis Fukuyama, professeur d'économie politique internationale à la Paul H. Nitze School of Advanced International Studies de la Johns Hopkins University, qui publiait l'année dernière Our Posthuman Future.

Bien que Marc-André Sirard s'applique à raffiner les techniques de clonage chez les animaux, il est loin d'être rassuré par l'utilisation de ces technologies chez l'humain. En fait, il n'imaginait pas qu'on puisse envisager de procéder à de telles manipulations chez l'humain dans un avenir prochain, avoue-t-il en entrevue. Et pourtant, les sérieux arguments soulevés par les deux auteurs américains, pour le moins respectables, l'ont convaincu qu'un tel scénario est possible et qu'il est important de commencer à y réfléchir dès maintenant.

Selon Stock et Fukuyama, lorsque l'humain aura accès à son devenir médical, il le refusera. Or ce refus d'être malade l'incitera à opter pour les méthodes de réparation génique qui sont aujourd'hui en plein développement et qui permettent de corriger non seulement le défaut génétique d'un individu mais également celui de ses descendants, résume Marc-André Sirard.

«Compte tenu de ses penchants naturels, l'humain aura du mal à résister à ce glissement, précise-t-il. Quand cette technique sera disponible et que certains patients l'auront expérimenté avec succès, d'autres individus seront tentés de leur emboîter le pas, croyant que s'ils ne le font pas, leur progéniture sera désavantagée. Et à une échelle plus large encore, soucieux de ne pas perdre leur hégémonie aux dépens des Chinois, les États-Unis céderont à la tentation compte tenu que leurs compétiteurs, eux, pourraient s'en servir.»

Avantages économiques

Le diktat de l'économie sur les gouvernements et leur politique de santé exercera également une pression supplémentaire qui motivera les hommes à avoir recours à la transgénèse, préviennent les auteurs. Si par transgénèse il devient possible d'empêcher qu'un enfant souffre de diabète, les parents pourraient, par exemple, être contraints d'assumer les coûts de la maladie de leur enfant s'ils n'acceptent pas de faire corriger les défauts génétiques dont ils sont porteurs et qui sont à l'origine de cette pathologie. «L'avantage économique d'avoir une population moins malade est extrêmement puissant, souligne Marc-André Sirard. Or, compte tenu que les Américains sont capables de beaucoup de choses pour protéger leur compétitivité et leur richesse, on peut imaginer qu'ils accepteront d'utiliser la transgénèse.»

Les récentes avancées dans la mise au point des techniques de transgénèse nous montrent que toutes ces réflexions sont loin d'être de la science-fiction. La preuve: des scientifiques américains et canadiens ont réussi à donner vie à des vaches et à des souris auxquelles ils avaient greffé un chromosome humain artificiel comprenant les gènes responsables de la synthèse d'anticorps humains. «Lorsqu'on vaccine un de ces animaux contre une maladie comme la variole, par exemple, son système immunitaire enclenche la fabrication d'anticorps humains contre le pathogène de cette maladie, explique Marc-André Sirard. On recueille ensuite ces anticorps circulant dans le sang ou le lait de l'animal et on peut les administrer à un patient atteint de la variole qui en ressentira les effets bénéfiques immédiatement.»

Aujourd'hui, il est donc possible de construire un chromosome humain de toutes pièces. Par des techniques de culture de cellules, on dépouille dans un premier temps un chromosome de tous les gènes qui codent pour des fonctions non désirées. Puis, on greffe de nouveaux gènes au centromère du chromosome, c'est-à-dire le noeud du chromosome où les deux barres du X se croisent et à partir duquel s'initie la réplication du contenu génétique. «Les gènes que l'on introduit peuvent aussi bien servir à produire des anticorps qu'à corriger le défaut d'un gène présent sur un autre chromosome et qui serait associé au diabète. Tout est possible», souligne Marc-André Sirard.

Réprimer les gènes indésirables

Jusqu'à récemment, on pouvait facilement ajouter des gènes par transgénèse dans le but d'accroître l'activité d'un gène peu fonctionnel. Mais il était beaucoup plus compliqué d'en enlever afin de diminuer l'activité d'un gène néfaste, raconte le scientifique. Or il est maintenant possible de réprimer des gènes indésirables en introduisant des gènes appelés anti-sens. Ceux-ci codent pour une petite séquence génétique qui ira interférer avec l'expression du gène que l'on désire retrancher. «On peut même doser la force de la répression», précise le chercheur avant d'ajouter que cette nouvelle technologie bouleversera la médecine des prochaines années.

«On pourrait ajouter à un embryon humain un 47e chromosome (l'humain en possède normalement 46), dans lequel on aurait inséré des "gènes anti-sens" qui iraient contrecarrer d'autres gènes défectueux situés ailleurs dans le génome, ou des gènes qui iraient en compenser d'autres peu efficaces, explique M. Sirard. On pourrait aussi faire en sorte que ce chromosome supplémentaire ne soit pas transmissible aux générations suivantes. La peur de modifier l'être humain à jamais serait ainsi éliminée.»

Devant l'imminence de telles possibilités thérapeutiques, Marc-André Sirard insiste sur l'importance d'adopter une attitude prospective. «Il faut arrêter de réagir à la science a posteriori, dit-il. Il faut accompagner son développement et jusqu'à un certain point le diriger si on ne veut pas se réveiller un bon matin avec une réalisation scientifique que nous n'avions pas nécessairement prévue et souhaitée.»


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com