Opinion
71e congrès de l'Acfas - Le développement territorial: de l'égoïsme à la solidarité
Mots clés : recherche, acfas
Pour souligner la tenue cette semaine du 71e congrès de l'Acfas à l'Université du Québec à Rimouski, Le Devoir publie aujourd'hui et demain deux textes mettant en valeur certaines recherches menées à cette université.
Un ensemble de faits récents, comme la généralisation de la sensibilité environnementale, a toutefois fait en sorte que ce qui se passe dans les campagnes est redevenu d'un grand intérêt pour les populations urbaines et une préoccupation qui intéresse toute la société. Les rapports urbains-ruraux traditionnels sont en train de se recomposer, certains observateurs allant jusqu'à parler d'un nouveau contrat social entre les producteurs ruraux et les consommateurs urbains. Il devient impératif d'explorer les voies par lesquelles les urbains et les ruraux, au lieu de se poser en adversaires, pourraient devenir les partenaires d'une nouvelle dynamique de développement solidaire, selon un modèle québécois de développement territorial se construisant sur la base d'une meilleure compréhension des rapports urbains-ruraux, à l'heure de la nouvelle économie et du développement durable.
Le développement des vastes régions du Québec, souvent rurales, ne pourra se faire qu'avec les seules ressources de ces territoires par ailleurs faiblement peuplés. Le développement de tous les territoires du Québec devient alors une question qui interpelle toute la société québécoise et non seulement les citoyens des régions en question. Il faut passer d'un certain égoïsme territorial à un développement territorial solidaire qui rend caduque la discussion sur des «redevances», une approche qui va plutôt engendrer un nouveau Québec cassé en deux: celui des villes dynamiques et celui d'une ruralité survivant chichement de redevances sur des ressources, qui crée de la prospérité ailleurs.
Un large travail d'éducation sociopolitique reste à faire pour montrer les avantages réciproques d'une approche partenariale en faveur de ce qui deviendrait un grand projet de société au Québec, soit le développement territorial solidaire. Cela veut dire qu'une partie des ressources fiscales des villes vont servir aux gouvernements pour maintenir et développer des services dans des zones rurales à faible densité mais, en retour, ces zones pourront continuer à offrir aux populations urbaines de nombreuses aménités rurales appréciées par les citadins.
Pourtant, l'opinion publique se questionne sur l'avenir de la ruralité dans la modernité avancée. Un certain discours urbain, repris par les politiciens, se demande si les campagnes servent encore à quelque chose dans notre économie et notre société. Notre travail universitaire et scientifique devrait rendre intelligibles les liens d'interdépendance qui unissent les régions rurales et les régions urbaines. Une meilleure perception de ces liens de la part des populations urbaines fera de ces dernières les meilleurs défenseurs des politiques rurales, dorénavant pensées dans le cadre d'un développement territorial solidaire.
Cette question d'une meilleure intelligence des rapports entre les économies rurales et urbaines est fondamentale. Sans les grandes rivières qui traversent ces territoires ruraux, qu'en serait-il de notre industrie hydroélectrique, un fleuron du Québec et un puissant levier de développement de toute notre société? Les ruraux fournissent des biens (ressources primaires) et des services écologiques à toute la société; le prix des premiers baissent sans cesse et les seconds ne sont même pas rémunérés. Mais ils devront l'être un jour par des mécanismes à inventer. Des ressources rurales (nourriture, bois, énergie, aménités paysagères rurales, etc.) assurent la qualité de vie des urbains. Quand les populations urbaines paient ces ressources à vil prix (avec un panier d'épicerie à 17 % de leur revenu disponible), pas étonnant que les économies rurales se portent mal. Il faut alors faire en sorte que des ressources urbaines (essentiellement financières) viennent appuyer le processus de revitalisation des campagnes.
Ce travail s'impose quand on considère la perception qu'ont les ruraux de leur propre situation. Lors de l'Université rurale québécoise au Bas-Saint-Laurent à l'automne 1999, les participants ont identifié le traitement discriminatoire de la campagne par rapport à la ville comme un enjeu majeur auquel il fallait apporter une réponse.
Pendant que les gouvernements doivent planifier un développement global du Québec selon une logique de développement territorial solidaire, les ruraux doivent aussi se sentir responsables de leur propre développement. Les mutations économiques contemporaines touchent autant les économies rurales que les autres et une «nouvelle économie rurale» se met en place nécessitant de nouvelles approches de développement.
Les collectivités qui gagnent sont souvent celles où une nouvelle gouvernance locale a été capable d'assurer une synergie productive entre trois grandes catégories d'acteurs: le pouvoir municipal, le pouvoir des acteurs économiques privés ayant une présence locale et le pouvoir de la société civile ou des organismes communautaires qui en sont l'incarnation en quelque sorte. La gouvernance signifie des arrangements institutionnels inédits qui font que les gouvernements locaux exercent un pouvoir efficient, c'est-à-dire un pouvoir qui prend des décisions ayant prise sur le destin des communautés locales.
Cette gouvernance suppose aussi une capacité d'analyser la situation locale et de se donner une vision du devenir de sa communauté. Bien souvent, il faut construire les «capacités» de développement comme nous tentons de le faire dans le cadre d'une importante recherche subventionnée par l'Initiative sur la nouvelle économie du CRSH.
Les expérimentations sociales et institutionnelles des collectivités rurales tout comme les politiques publiques nécessitent une recherche scientifique permanente sur les questions de développement territorial. Celle-ci est maintenant facilitée, au Québec, par la mise en place d'un nouveau regroupement stratégique de chercheurs de plusieurs universités du réseau de l'Université du Québec. Le Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT) concertera les efforts de production, de partage et de valorisation des connaissances sur le développement territorial.
Plusieurs conditions semblent donc réunies pour un partenariat inédit entre les acteurs, les décideurs et les chercheurs en développement territorial, un préalable à la définition et à la mise en oeuvre d'un nouveau modèle québécois de développement régional et local capable de vaincre les disparités régionales tout en cultivant les identités locales.

