Festival international du film de Cannes - Côté Seine, côté Bosphore
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Photo: Agence Reuters
Faisant fi des clameurs soulevées par ledit cliché, siège de sa plus éloquente publicité, Emmanuelle Béart est apparue au Palais hier toute sage et sérieuse. Elle accompagnait le dernier film d'André Téchiné Les Égarés, une oeuvre qui ne réinvente pas le cinéma, ne constitue pas non plus le meilleur opus du réalisateur des Roseaux sauvages, mais se révèle porteuse de finesse, de sensibilité et d'ellipses habillées de mystère. Disons que le film est estampillé du fameux sceau français de qualité...
Les Égarés, adapté du roman de Gilles Perrault, Le Garçon aux yeux gris, situe son action en 1940 alors que les Allemands sont aux portes de Paris et que les citadins fuient sur les routes, bientôt bombardées. Odile, une institutrice veuve de guerre (Emmanuelle Béart), son fils de quatorze ans et sa petite fille, après une attaque allemande, se réfugient dans une maison abandonnée avec un adolescent débrouillard (Gaspard Ulliel). C'est ce huis clos insolite, dans une France de peur, tous repères perdus, qui constitue le coeur du film. Le jeu des acteurs est inégal, avec des enfants qui manquent de naturel, mais Gaspard Ulliel se révèle touchant de sensibilité hirsute, et Béart gagne une maturité d'actrice au fil des ans, dont le film de Téchiné profite.
En France, même ceux qui sont nés après la guerre de 39-45 l'ont un peu connue tout de même. «Ma grand-mère a cent ans, elle a vécu cet exode et m'en a parlé longuement, évoque Emmanuelle Béart. Elle était partie en voiture toute seule avec ses deux enfants sur les routes.»
L'auteur du roman initial, Gilles Taurand, avait neuf ans en 1940. Il avoue d'ailleurs avoir vécu l'exode comme des vacances merveilleuses et en garde un excellent souvenir. «Cela dit, il suffisait d'être un enfant de neuf ans à l'époque pour comprendre beaucoup de choses.» D'où son désir de conserver dans son récit le sens de l'enfance.
Téchiné a aimé croquer ce temps suspendu des personnages en perte de repères qui n'ont d'autre choix que de se mettre à nu. «La rencontre d'un pareil climat social et de cet adolescent mystérieux sorti on ne sait d'où crée des étincelles. Comme si ces personnages s'étaient réfugiés dans une île déserte. Apprendre à vivre ensemble, se découvrir au milieu d'enjeux compliqués et troublants est l'enjeu de l'histoire.»
Aux yeux d'Emmanuelle Béart, son personnage est un être doté d'un sens moral très fort, plein de convictions, de théories, dont l'univers s'écroule et qui, en égarant ses marques se découvre elle-même.
Sans cesse, à Cannes ou ailleurs, les acteurs connus sont interrogés sur des questions politiques, sociologiques, comme s'ils connaissaient tous les tenants et aboutissants de leurs rôles et du contexte historique sous-tendu derrière les films. Emmanuelle Béart possède l'honnêteté de remettre les pendules à l'heure. «Les acteurs n'ont pas besoin d'être très cultivés ni de tout connaître sur l'époque et le milieu de l'action, précise l'interprète. Oui, on se documente, mais notre travail est ailleurs: il consiste à incarner le personnage au présent.»
Téchiné ne la contredira pas sur ce point. «Je me sens contemporain de cette guerre que je mets en scène», dira-t-il. De fait, tant que la tradition orale perpétue les souvenirs d'un conflit, et en France, celui de 39-45 est encore une plaie vive, il continue de s'embraser. Sur la Croisette autant qu'ailleurs.
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Parfois, les grands festivals jouent leur rôle le plus noble: celui de présentoir d'oeuvres vraiment atypiques, résolument en dehors du circuit commercial. Un film comme Uzak du Turc Nuri Bilge Ceylan demeurerait confiné à un circuit confidentiel s'il ne bénéficiait pas de l'énorme machine promotionnelle de Cannes. C'est la première fois que la Turquie est en compétition ici et elle l'est avec un film d'un grand mérite et d'une profonde exigence. Uzak est quasi muet: de courtes répliques, des sons, mais un bruitage omniprésent et précieux. Il relate le face à face de deux hommes, l'un photographe à Istanbul qui considère avoir raté sa vie artistique. L'autre, un cousin de province qui s'incruste chez le premier. Un humour à la Keaton mêlé d'un sens de l'observation. Jeux de regards, lents travellings et caméra sur le Phosphore où les traversiers font la navette, des saisons lentes, des amours perdues.
Le film n'est que ça, mais il est tout ça: un poème turc pour cinéphiles exigeants. Chapeau!
- Le Devoir ne sera pas publié avant mardi. Hélas! Car de gros morceaux seront présentés en fin de semaine. Je vous en cause mardi, surtout du François Ozon et du Lars Von Trier, très attendus. À bientôt!
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