Le Festival de Cannes - Drôle de cru

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Odile Tremblay
Édition du vendredi 16 mai 2003

Mots clés : cannes

Si la tendance se maintient, la cuvée ne sera pas un millésime mais une année bien faible

Cannes - Sur les murs du palais des Festivals, en sortant de la projection du soir, on tombe sur les citations lumineuses de quelque 200 cinéastes, projetées en boucle sur l'écran de béton. L'effet est saisissant, amusant, instructif, oeuvre de l'artiste américaine de land art Jenny Holzer. On s'arrête pour lire les propos de Woody Allen, de Stanley Kubrick, de Godard et compagnie, certains profonds, d'autres absurdes.

Cette même Jenny Holzer a signé l'affiche du festival 2003. Minimaliste, controversée, celle-ci arbore les simples mots «Viva il cinema!». Hommage à Fellini, auquel le festival consacre une rétrospective, on veut bien, mais que d'austérité! Pour l'exubérance, il faut aller du côté de la musique, qui sort à pleins haut-parleurs d'une Croisette jamais coite. Celle de Nino Rotta, entre autres, car les mélodies des films de Fellini sont à l'honneur cette année. L'oreille en capture au passage les harmonies qui se mêlent à la douceur de l'air. Il y a de bons moments, quand même...

Côté cinéma, drôle de cru. On le sent déjà fragile avant même que le festival ne soit bien entamé. Ça démarre mal du côté de la sélection officielle. Si la tendance se maintient, comme le veut la formule consacrée, la cuvée ne sera pas un millésime mais une année bien faible. Avec un brin de chauvinisme, on se dira: tant mieux si la compétition ne lève pas beaucoup! Ça aidera le film d'Arcand à récolter quelque chose au palmarès.

En compétition, on a eu droit à un film de Raoul Ruiz fort ennuyeux. Autant ce cinéaste d'origine chilienne peut avoir des éclairs de génie, autant il peut être obscur et alambiqué. Ce jour-là, dont l'action se situe dans une Suisse fantasmée, constitue une variation sur la folie et l'absurde. Cette farce à la main lourde, qui multiplie les jeux de symboles, oppose Elsa Zylberstein et Bernard Giraudeau, elle en riche héritière simple d'esprit, lui en fou homicide touché par la grâce de celle qu'il doit exécuter. Que dire, sinon que Ce jour-là, aux faux airs buñueliens, enfile les meurtres et impose sa rhétorique. Pendant ce temps, l'ange du bizarre bat de l'aile en cherchant où se poser délicatement. Indigeste, vraiment! En plus, rarissime phénomène à Cannes, un incident technique a interrompu la trame sonore en plein milieu. Ce jour-là a raté son entrée en première vitesse.

Le coup de coeur d'hier est venu de Wim Wenders avec une docufiction lancinante présentée hors compétition. The Soul Of A Man est le premier volet d'une collection de sept films portant sur le blues, projet dont Martin Scorsese est le producteur exécutif. Les sept cinéastes impliqués sont Wim Wenders, Charles Burnett, Clint Eastwood, Mike Figgis, Marc Levin, Richard Pearce et Martin Scorsese.

Wim Wenders, qui avait redonné vie aux vieux musiciens cubains du Buena Vista Social Club à travers un documentaire désormais célèbre, est un cinéaste passionné de musique, curieux et généreux. The Soul Of A Man constitue un bijou qui mêle documents d'archives, reconstitutions en noir et blanc et documentaire contemporain, porté par des blues magnifiques. Sur les traces des musiciens mythiques Skip James et J. B. Lenoir, remontant le cours de leurs oeuvres et de leur vie, filmant leurs héritiers, Wenders crée un film d'une grande beauté sonore et visuelle. On n'a qu'une envie: découvrir ce que les six autres cinéastes ont réalisé sur le même thème.

***

- Quelques pépins dus aux mesures de sécurité renforcées pendant le festival: hier matin, les journaux étaient un peu partout introuvables dans les kiosques bordant la Croisette (mais ça s'est réglé au cours de la journée). Des agents zélés avaient refusé aux livreurs la traversée du périmètre. Petite plaisanterie d'usage: à quand les festivaliers enfermés derrière des barbelés avec un checkpoint au milieu?

- Lu dans Libération, ce mea-culpa collectif des trois critiques du journal français à propos de Fanfan la Tulipe, le film d'ouverture, que, décidément, ces messieurs ont détesté: «Au nom de tous les nôtres, un genou à terre, le rouge au front, la poitrine griffée, nous demandons pardon. Pardon à tous les correspondants étrangers, envoyés par leurs médias respectifs de leurs lointains pays qui, au terme d'épuisants voyages et après le rituel parcours du combattant accrédité, ont pris Fanfan la Tulipe sur la gueule en guise de comité d'accueil.» À eux, le mot de la fin...


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