Hummer

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Serge Bouchard
Édition du mardi 13 mai 2003

Mots clés : hummer

L'humain n'est pas fin. S'il l'était, cela se saurait. Lors même que nous chantons la gloire de nos technologies, l'efficacité de nos systèmes, la rationalité de nos choix collectifs et individuels, la maturité de nos politiques, la grandeur du progrès, voilà que le naturel s'exprime au trot et au galop, pour le meilleur et pour le pire. Car notre rationalité est un mythe bien entretenu, un discours incantatoire qui ne correspond nullement à nos authentiques penchants.

L'autre jour, sur le boulevard Saint-Laurent, qui n'est pas une rue facile à remonter en fin d'après-midi en raison des camions et camionnettes de livraison qui s'arrêtent fréquemment, je fus témoin d'une scène qui en dit long sur ce que nous devenons. Dans ce cafouillis de voitures et de gens, voilà qu'apparaît un Hummer noir. Il s'arrête et se gare en double file, bloquant une voie complète, provoquant un bouchon, comme de raison. Le propriétaire de cette affaire descend de son armure et se met à simplement jaser sur le trottoir avec un ami. Ils discutent du Hummer, justement. Le type se montre en montrant son jouet.

Dans le bouchon qui s'est formé derrière, un camion-remorque qui s'en retourne sur la grand'route. Le chauffeur n'est plus tout jeune, il a les cheveux gris de ses soucis. Mais voilà qu'il s'impatiente, qu'il invective, il va même jusqu'à blasphémer. Il voit les choses de haut et il sait bien ce qui est en train de se produire. C'est déjà assez que cette rue soit encombrée en permanence pour les nécessités des livraisons et du commerce, voilà qu'elle bloque encore plus en raison des caprices d'un individu qui veut se montrer et montrer son Hummer. C'est déjà assez que, pour augmenter les profits, les entreprises maintiennent des entrepôts roulants qui doivent arriver juste à temps, multipliant les camions lourds par trois ou par dix sur les routes d'Amérique, les obligeant à livrer dans les villes aux heures dites, à augmenter le trafic d'autant, sous l'oeil du maître GPS, voilà qu'un Hummer se pose tel un caillot dans le flux déjà surchargé de la nécessité. C'était le cri du coeur du camionneur. Toute l'absurdité de notre monde se jouait dans cette simple scène de la vie.

L'apparition du Hummer dans le paysage urbain en dit long sur là où nous allons, c'est-à-dire nulle part. Ce véhicule est une parade en soi, un bloc de trois tonnes qui bouffe de l'essence comme le feu du bois, une forme militaire qui symbolise la défensive du blindé et l'arrogance du char, un utilitaire qui n'a aucune utilité, un symbole bas de gamme au prix de 120 000 $, et j'en passe qui me ferait écrire des mots qui sont mauvais pour la pensée.

Le Hummer est large sur ses pattes. Il est intimidant. Dans son esthétique comme dans ce qu'il exprime, il est guerrier et militant, une genre de gros insecte de métal à la face malcommode. On pourrait lui poser des pinces et ce serait un crabe. Pourquoi encombrer nos villes de ces airs bêtes? Je ne saurais dire; mais je risque un commentaire d'hummer noir. Nous pensons protocole de Kyoto mais nous honorons un autre dieu. Dans cette affaire nous ne sommes pas sérieux. En 1973, nous traversions la première crise du pétrole. Nous disions alors que, dans l'avenir proche, nos véhicules routiers seraient profilés comme des plumes légères emportées par le vent. Nous allions rouler tels des frissons rafraîchissants et purificateurs, de véritables courants d'air sans tache d'huile ni odeur de fuel. Là-dessus, nous avons certainement raté la fourche, la courbe ainsi que l'embranchement. Nos véhicules les plus populaires sont dits sportifs et utilitaires, c'est-à-dire de plus en plus lourds, de moins en moins sportifs et surtout pas utilitaires. Nos autos sont des camions, elles se sont engagées plus encore sur la voie des marqueurs de pouvoirs et statuts. Nous avons choisi le boulevard du délire. Plus vous fréquentez les gens dits en moyen, plus verrez-vous qu'ils roulent dans leurs symboles d'acier, dans des camions blindés, chacun étant une manière de Brinks ou de Sécur. Pour aller d'un point à un autre à l'intérieur de ce qui s'appelle la vie de quartier.

Le Hummer se vend bien, à ce qu'on dit. Il ne nous reste qu'à mettre en marché des missiles privés et des canons domestiques. Juste pour afficher nos intentions. Le Hummer est un char allégorique qui commémore la simple farce de notre temps. Non seulement l'ego fait foi de tout, il fallait en plus qu'il se blinde. La tenue soldate infiltre sûrement la vie civile. Ce n'est qu'un début, continuons le combat.

Oui, le Hummer est une mauvaise plaisanterie. J'en veux un pour mon anniversaire, j'en veux un tout noir avec les vitres teintées; je veux moi aussi partir en guerre, tourner en rond au centre-ville, obstruer la circulation, attirer les regards, l'envie, les foudres ou l'attention de la population.

Ces chars d'assaut sont durs sur le gaz, comme on dit. Ils ne sont pas faits pour faire de la grand'route. Non, ils sont faits pour se stationner en double sur le boulevard Saint-Laurent, là où ils sont immobiles, inutiles, monuments nuisibles mais combien révélateurs du seul culte qui soit: je suis gros comme mon compte en banque, je carbure à l'inutile, je ne lésine pas sur les bébelles et je me vois comme un général sur le champ de bataille, tête d'affiche au théâtre de mon sport.

Non, l'humain n'est pas fin. Petit soldat en manque de plomb dans la tête, il perd facilement le nord du ridicule. Il n'achète pas un véhicule pour se déplacer, mais pour déplacer de l'air.


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