Washington attend de l'ONU qu'elle entérine sa mainmise sur l'Irak

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Libération
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 mai 2003

Mots clés : onu

Un mois après la chute de Saddam Hussein, les États-Unis ont déposé hier au Conseil de sécurité de l'ONU leur projet de résolution visant à lever les sanctions contre l'Irak, sauf dans le domaine militaire, et à donner aux forces d'occupation le contrôle de l'économie irakienne, alors que la France a réclamé pour les Nations unies un «rôle central» dans la reconstruction. Le projet prévoit la mise en place d'un fonds d'assistance à l'Irak, alimenté par les revenus pétroliers et placé sous l'autorité des «puissances occupantes».

New York - Le premier à se présenter au micro, l'ambassadeur pakistanais, président en exercice du Conseil de sécurité, n'a lâché que quelques mots. «C'est un texte très complet, il faut l'étudier de près.» Quelques minutes plus tard, son homologue guinéen a préféré «ne pas faire de commentaires», à l'image du représentant bulgare ou mexicain. Tout juste si l'ambassadeur chilien glissait qu'il fallait «adopter une attitude constructive».

Prudence et modération: c'est un peu ce qui dominait, hier avant la réunion du Conseil de sécurité consacrée à la résolution américaine sur l'après-guerre en Irak. Depuis des semaines, les diplomates s'interrogeaient sur le rôle que l'administration Bush allait bien vouloir allouer à l'ONU après son offensive. Présenté officiellement hier, après avoir circulé à New York dès jeudi, le projet de résolution de Washington livre une réponse assez claire: un rôle minimum.

Tout en réclamant la levée des sanctions commerciales contre l'Irak et la suspension d'ici quatre mois du programme «Pétrole contre nourriture», le document demande surtout à l'ONU «d'entériner» la prise du contrôle de l'Irak par les puissances occupantes (États-Unis, Grande-Bretagne) pour au moins un an. Londres et Washington ont d'ailleurs fait parvenir une lettre à l'ONU pour affirmer «leur responsabilité de gouvernement» en Irak.

Pourtant, on ne sent guère souffler le vent de la révolte à New York. Comme si l'ONU, après avoir étalé toutes ses divisions avant la guerre, n'avait d'autre solution que de retrouver son unité dans la reconstruction de l'Irak. «Les Nations unies jouent une partie délicate, résume Warren Haffar, spécialiste des relations internationales à Arcadia University. Elles ne peuvent pas se permettre d'être exclues de ce qui se passe à Bagdad, mais l'organisation doit faire face à une puissance qui a gagné la guerre sans elle et qui veut dicter les termes de son engagement.»

Dans ces conditions, tout le monde s'accorde à dire que le Conseil de sécurité aura «une marge de manoeuvre réduite» dans les débats sur la résolution qui vont se tenir à New York dans les jours qui viennent. Et pour l'instant, les craintes de marginalisation de l'ONU se font surtout entendre dans les commentaires de couloir. «Certes, si on lit le texte, l'ONU est reléguée à des fonctions subalternes, avec tout le pouvoir de décision concentré à Washington, confie un diplomate, mais il faut voir où vont mener les discussions.»

D'ores et déjà, les diplomates précisent qu'ils vont soumettre des «questions» à leurs homologues américains. Au centre des interrogations, le fonctionnement du fonds d'assistance à l'Irak, censé gérer les revenus irakiens -- notamment pétroliers -- et qui est placé sous l'autorité des «puissances occupantes». Il sera bien supervisé par un conseil d'administration où figurera un représentant de l'ONU, mais avec des pouvoirs qui restent vagues. Même chose pour le «coordonnateur spécial de l'ONU» qui, selon le texte, aura principalement des fonctions humanitaires et ne fera que «travailler» avec Washington pour établir un futur gouvernement irakien intérimaire.

À l'évidence, tout cela ne peut guère satisfaire la France et la Russie, toutes deux opposées à l'intervention militaire et qui disent depuis des semaines vouloir placer l'ONU au coeur de l'après-guerre. Paris s'était prononcé pour une simple suspension des sanctions, afin d'étudier le délicat sujet de la gestion du pétrole, et Moscou insistait sur le fait que les inspecteurs de l'ONU devaient constater le désarmement de l'Irak avant de lever l'embargo. Le projet américain, appuyé par la Grande-Bretagne et l'Espagne, ne fait pas même mention des experts et place le secteur pétrolier sous contrôle américain.

L'ambassadeur américain à l'ONU, John Negroponte, avait déjà souligné que les États-Unis ne voyaient «dans un avenir prévisible» aucun rôle en Irak pour les inspecteurs en désarmement de l'ONU. Allant dans le même sens, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, a affirmé hier que l'insécurité en Irak empêchait le retour prochain d'«inspecteurs internationaux». Mais il n'a pas exclu leur retour dans l'avenir.

De Paris, le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, s'est contenté de rappeler la nécessité d'un «rôle central» des Nations unies, sans commenter la résolution. «En réalité, beaucoup dépendra de l'attitude des Américains, assurait hier une source onusienne. S'ils se montrent ouverts et sont prêts à faire certaines modifications, alors tout est envisageable.»


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com