Une généalogie des grandes épidémies

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Isabelle Paré
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 mai 2003

Mots clés : sras

Le SRAS: un virus bien timide face aux autres maladies infectieuses qui ont frappé l'humanité

En quelques mois, le virus du SRAS a fait le tour de la planète, mis en alerte les systèmes de santé du monde entier et fait son entrée au panthéon des maladies infectieuses. On a parlé d'épidémie, d'un virus hautement contagieux. Pourtant, l'éclosion actuelle est bien peu de chose par rapport aux grandes épidémies qui ont frappé l'humanité et à d'autres virus qui continuent de fourmiller sur la planète.

On ne le connaît officiellement que depuis six semaines mais le virus de la pneumonie atypique (SRAS) est déjà une starlette médiatique. Il a fait couler plus d'encre que la maladie de la vache folle et le virus du Nil (VNO) réunis. Une banale recherche sur Internet permet d'ailleurs de trouver en quelques secondes plus d'un demi-million de références en langue anglaise publiées sur le SRAS depuis la mi-mars seulement.

Or, si on le compare à d'autres virus infâmes et célèbres, et aux torts causés par d'autres épidémies, le SRAS a jusqu'ici davantage l'air d'un enfant d'école. Même avec ses 500 décès rapportés et près de 7000 cas répertoriés en quelques mois.

On n'a qu'à se rappeler la grippe espagnole de 1918-19 pour comprendre que le virus de l'influenza, qui n'ameute pourtant personne, peut s'avérer beaucoup plus dangereux que le fameux coronavirus scruté à la loupe ces jours-ci par les autorités médicales du monde entier.

En comparaison, la grippe espagnole, causée par une souche mutante et particulièrement féroce du virus de l'influenza, a fauché en deux ans entre 25 et 40 millions de personnes, selon les historiens. Elle est considérée comme l'une, sinon la plus grande épidémie ayant frappé l'humanité à ce jour.

En deux ans, le virus a gagné la planète et rendu malades un milliard de personnes, dont 28 % de la population américaine. Fait important : cette grippe faisait autant de victimes chez les jeunes que les vieillards, tuant sans distinction d'âge ou de race, tant chez les riches que chez les pauvres. Elle a emporté les poètes Guillaume Apollinaire et Edmond Rostand ainsi que les peintres Egon Schiele et Gustav Klimt.

Aux États-Unis, les ravages causés par la fameuse grippe espagnole ont fait plonger, au début du siècle, l'espérance de vie de 59 à 35 ans chez les hommes. Au Québec, aussi, on ne comptait plus les morts. Écoles, cinémas et messes ont vu leurs activités interrompues. Certains villages inuits du Grand Nord ont presque été éradiqués de la carte. En fait, l'influenza de 1918 a tué trois fois plus de personnes que la Grande Guerre elle-même.

« Il n'y a pas de doute que le virus du SRAS est moins contagieux que l'influenza, et certainement moins que la souche qui a été à l'origine de la grippe espagnole. Si ç'avait été le cas, avec les moyens de transport dont on dispose aujourd'hui, la planète entière aurait été touchée en quelques semaines », insiste le Dr Marc Laverdière, infectiologue et microbiologiste au département de microbiologie de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Une contagion modérée

Les mesures d'isolement déployées depuis mars pour barrer la route au virus, à grand renfort de quarantaine, de gants et de masques, laissent penser que le SRAS est une bestiole drôlement contagieuse. Mais, selon plusieurs médecins, il appert que le virus est nettement moins contagieux que d'autres maladies infectieuses.

« C'est trop tôt pour pouvoir le comparer à d'autres virus parce qu'on connaît encore mal l'action du SRAS. Mais ce qu'on sait à ce jour nous permet de dire que ce n'est pas aussi contagieux que l'influenza, ou même la varicelle ou la rougeole », explique le Dr John Carsley, responsable des maladies infectieuses à la Direction de la santé publique de Montréal.

Côté contagion, en effet, la rougeole n'a pas son pareil. Un individu atteint de la rougeole peut en contaminer d'autres, même sans contact direct, car le microbe demeure en suspension dans l'air dans de minuscules gouttelettes de salive. Si la rougeole ne tue plus en Occident, elle fait toujours 900 000 victimes par an dans les pays en développement. La tuberculose, qui tue 1,7 million de Terriens chaque année, peut aussi, chez des patients hautement contagieux, se transmettre par le biais des systèmes de ventilation.

« Le fameux virus de Norwalk, qui a causé une épidémie de gastro-entérites l'automne dernier, était hautement plus contagieux que le SRAS », rappelle le Dr Carsley.

En fait, la plupart des spécialistes se réjouissent que le virus n'appartienne pas à la famille de l'influenza. D'apparence inoffensive, l'influenza emporte tout de même chaque année 50 000 personnes, surtout âgées, en Amérique du Nord. Plus encore, l'influenza a la capacité pernicieuse de muter rapidement, sans prévenir, pour donner naissance à des souches virulentes et meurtrières. Lorsqu'il modifie brusquement sa structure génétique, l'influenza prend alors au dépourvu le système immunitaire humain et provoque de graves épidémies similaires à celles de 1918.

En 1957, une épidémie d'influenza, appelée grippe asiatique, avait fait 70 000 morts aux États-Unis. En 1968, une nouvelle mutation de l'influenza, nommée grippe de Hong Kong, tuait un million de personnes à travers le monde. « Ce qui inquiète les gens avec l'influenza, c'est que le virus peut muter rapidement, en quelques mois, et se propager sous une forme jusqu'ici inconnue. Les vaccins usuels ne sont alors d'aucune efficacité », explique Michel Laverdière, chef du département de microbiologie de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.

On craint particulièrement la capacité de l'influenza à recombiner avec un virus animal, potentiellement meurtrier. En 1997, l'épisode de la grippe du poulet, à Hong Kong, a démontré la capacité de certains virus à sauter la barrière des espèces et à contaminer l'homme.

La létalité du SRAS reste encore matière à discussion. Des résultats publiés cette semaine dans le réputé journal médical The Lancet font culminer à 13 % le taux de mortalité des victimes du SRAS de moins de 60 ans, alors qu'on le croyait plutôt de 5 % à 7 %. Chez les gens âgés, la moitié des victimes décèdent.

Malgré ces statistiques spectaculaires, il faut relativiser les choses, pense le Dr Carsley. «On constate que 13 % des patients de moins de 60 ans meurent, mais il s'agit d'une étude réalisée sur des patients hospitalisés. Ceux qui ne sont jamais venus à l'hôpital n'ont pas été pris en compte. Ça pourrait être plus, ça pourrait être moins », affirme-t-il, convaincu qu'on ne pourra connaître le taux réel de mortalité du SRAS tant qu'un test diagnostique ne sera pas mis au point.

Même l'une des auteurs de l'étude du Lancet s'est empressée de mettre de l'eau dans son propre vin ! « C'est un taux de mortalité relativement élevé. Mais cela ne veut pas dire que le SRAS soit plus dangereux que la grippe. C'est beaucoup moins transmissible que la grippe et, par conséquent, moins susceptible de causer autant de décès », selon le Dr Azra Ghani, épidémiologiste à l'Imperial College of London.

Le pourcentage de malades déjà hospitalisés ou atteints de maladies chroniques qui décèdent dans nos hôpitaux des conséquences de la grippe annuelle n'est pas très éloigné de ce fameux 13 %, assure le Dr Laverdière.

Le potentiel mortel du SRAS a aussi l'air anodin si on le compare à d'autres virus ou bactéries beaucoup plus féroces qui font leur éclosion de temps à autre sur le globe. On n'a qu'à penser au virus de l'Ebola, découvert pour la première fois en 1976 au Zaïre, qui cause des fièvres hémorragiques mortelles chez 50 % à 90 % des sujets qui en sont infectés. Réapparu récemment en Ouganda, l'Ebola a tué 224 de ses 425 victimes. En 1995, à Kikwitt, au Zaïre, 233 des 266 personnes infectées sont décédées.

Le SRAS a aussi l'air bien inoffensif en comparaison de la peste ou de la variole, autant de maladies infectieuses qui dévastaient tout sur leur passage il n'y a encore pas si longtemps. La légendaire peste noire, due à une bactérie transportée par la puce du rat, a emporté le tiers de la population européenne au Moyen Âge.

La variole, encore courante au siècle dernier, causait quant à elle la mort de 30 % des malades. Pas étonnant qu'on s'inquiète de son usage à des fins terroristes puisque la majorité de la population, non vaccinée, serait aujourd'hui sans défense contre ce microbe.

Un portrait flou

Somme toute, la cote de dangerosité du SRAS en prend pour son rhume. Nous avons demandé à nos spécialistes de classer sur une échelle de 1 à 10 le potentiel de dangerosité du nouveau virus. « On le connaît depuis seulement six semaines. C'est encore trop tôt pour tirer des conclusions. À certains moments de l'épidémie, on lui aurait donné la cote 3, à d'autres, 10. Malgré tout, je crois qu'il est raisonnable de continuer à faire tous les efforts pour préparer nos systèmes de santé à toute éventualité, y compris celle que le virus revienne chaque année », estime le Dr John Carsley.

Le Dr Laverdière croit pour sa part que le tabac fait autour du SRAS découle surtout de sa nouveauté et de l'ignorance qui subsiste encore autour de ses modes d'action. « La grande surprise nous vient de ce que ce virus, dont on connaît la famille, se comporte d'une façon totalement différente des autres virus pulmonaires de la même famille », dit-il.

À ses yeux, le SRAS ne mériterait pas plus qu'une cote de 3 ou 4 sur l'échelle de la dangerosité. Mais beaucoup d'inconnus demeurent quant au risque de mortalité réel que pose ce nouveau microbe. Le taux de décès relié au SRAS a culminé à Toronto alors qu'en Chine, il a fait proportionnellement moins de victimes.

«Il va falloir étudier les cofacteurs qui ont pu influencer la mortalité partout dans le monde. Les taux de mortalité ont varié beaucoup d'un pays à l'autre. Les États-Unis, qui ont eu plusieurs centaines de cas, n'ont pourtant eu aucun décès. Il y a peut-être des variantes du virus qu'on ne distingue pas encore », soulève ce spécialiste.

Chose certaine, mortel ou pas, contagieux ou pas, le virus demeure indifférent à la plupart des antiviraux et constitue, de ce seul fait, une menace réelle pour les malades, conclut le Dr Laverdière. « C'est un virus pour lequel il nous presse de développer des outils diagnostiques pour mieux savoir qui est atteint, et pour lequel il faut trouver rapidement un traitement. Car, à l'heure actuelle, nous n'avons aucune arme contre le SRAS. »


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