Le huard s'envole

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Valérie Dufour
Édition du vendredi 02 mai 2003

Mots clés : augmentation

À 70,44 ¢US, le dollar n'a jamais été aussi fort depuis avril 1998

Comme une fusée, le dollar canadien a poursuivi hier sa fulgurante ascension sur les marchés monétaires, se permettant même de franchir le cap des 70 ¢US. Il s'agit d'un sommet qui n'avait pas été gravi depuis le 20 avril 1998, soit pendant la crise financière asiatique.

Le huard a terminé la journée d'hier en hausse de 0,68 ¢ pour se poser à 70,44 ¢US. Depuis le début de l'année, la valeur du dollar canadien a grimpé de plus de 10 %. Comme l'économie américaine vivote et que la Fed maintient des taux d'intérêt très bas, plusieurs investisseurs semblent trouver un refuge financier ailleurs.

«On entend entre les branches que les Japonais ont converti pas loin de un milliard par l'intermédiaire d'un "edge fund". L'euro est aussi très fort comparativement au dollar américain. Tout cela pousse notre dollar vers le haut», explique Jacques Tessier, directeur général du groupe Change étranger de la Banque nationale.

«Ça fait plusieurs années que le dollar canadien est sous-évalué», indique l'économiste Pierre Fortin, professeur au département de sciences économiques de l'UQAM. «Ça fait plusieurs années que les exportateurs d'ici font des gains énormes en vendant 150 $ US quelque chose qui coûterait 110 $ à Montréal. On savait qu'il y aurait un rajustement vers les 70 ¢ et même 80 ¢.»

M. Fortin ajoute que le déficit commercial des États-Unis atteint aujourd'hui 550 milliards par année, soit 5,5 % de leur PIB. «À un moment donné, trop, c'est trop. Et, à l'inverse, notre surplus commercial atteint 30 milliards par année. Les Américains s'endettent comme des malades pendant qu'on se désendette comme des anges. Il faut que cette réalité se reflète un jour ou l'autre dans la devise.»

C'est également l'avis de Maurice Marchon, professeur aux HEC et spécialiste de la conjoncture et des marchés monétaires. «Pour l'équilibre mondial, il faut que le dollar américain se déprécie sur un horizon de quatre à cinq ans. [...] Il faut que les autres pays fassent leur travail en stimulant la demande intérieure car les États-Unis ne peuvent pas soutenir l'économie mondiale indéfiniment.» Reste cependant que le dollar faible a fait exploser les exportations canadiennes. Et comme les exportations sont responsables de 42 % de notre économie (un pourcentage trois fois plus élevé que chez nos voisins), un dollar trop haut pourrait avoir l'effet inverse. «Il est normal que ça frappe car notre économie est petite et ouverte», souligne Stéfane Marion, économiste en chef adjoint à la Banque nationale.

C'est maintenant que nous pourrons distinguer les cigales des fourmis, croit Pierre Fortin. «Les entreprises qui ne sont pas demeurées les bras croisés et qui ont augmenté leur productivité et diminué leurs coûts vont être récompensées. De l'autre côté, celles qui assoyaient leurs marges de rentabilité uniquement sur le taux de change vont disparaître.» L'industrie manufacturière risque d'être particulièrement touchée.

Tel est également l'avis de François Dupuis, économiste principal et stratège au Mouvement Desjardins. «La compétitivité accrue de nos entreprises était peut-être artificielle et le fruit d'un dollar très bas. Il y a un danger certain à voir le dollar monter, mais il aurait fallu résoudre notre problème de productivité un jour ou l'autre.»

Mais il ne faut pas trop s'inquiéter, ajoute Stéfane Marion. «C'est normal que le dollar augmente, et les exportateurs canadiens peuvent encore être compétitifs [avec un dollar] à 70 ¢US. Il ne faut pas oublier qu'un dollar fort signifie que ça leur coûtera moins cher pour acheter de l'équipement qui leur permettra d'augmenter leur productivité. C'est un mal pour un bien.»

Au début des années 90, lorsque les exportateurs en avaient arraché, le dollar canadien tournait autour des 84 ¢US, rappelle M. Marion. «En 1991, il avait même atteint 89 ¢. Alors, pour le moment, on ne peut pas dire qu'un dollar à 70 ¢ est surévalué, tout comme on ne peut pas dire que des taux d'intérêt à 3,25 ou

3,5 % sont trop élevés.»

Qui plus est, un dollar canadien plus dodu est une très bonne nouvelle pour les consommateurs canadiens. «L'augmentation de la devise signifie une hausse de notre niveau de vie. Cela signifie qu'on peut acheter plus de biens étrangers à moindre coût», souligne François Dupuis.

«Il vaut mieux être riche, beau et en santé que pauvre et malade», laisse tomber Maurice Marchon. De plus, la hausse du dollar va sans doute freiner les élans de la Banque du Canada, qui cherche à atténuer l'inflation en augmentant les taux d'intérêt. «L'économie mondiale est presque en récession. Il faut qu'on se rende compte que l'inflation n'est pas un problème», tranche-t-il.

Selon M. Marion, tout indique que le dollar canadien ne se dégonflera pas en une nuit. «Tous les fondamentaux pointent vers une hausse de la devise à moyen terme. L'écart entre notre taux d'intérêt et celui des États-Unis est assez grand et notre économie est la plus robuste des pays du G7. Tout cela, les investisseurs étrangers en ont pris bonne note.»

En entrevue à la Presse canadienne, le ministre fédéral des Finances s'est montré avare de commentaires pour qualifier l'ardeur du dollar canadien. John Manley s'est dit plus préoccupé par l'état anémique de l'économie américaine que par le huard.

«Je m'inquiète davantage du rythme de la reprise américaine, qui continue d'être plutôt lent», a soutenu le ministre Manley, qui a expliqué que si la faiblesse de l'économie américaine contribue à gonfler la valeur du dollar canadien, elle signifie également la diminution de la demande de produits canadiens aux États-Unis.


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