Un virus plein d'inconnus - Le stress du SRAS
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Plusieurs experts craignent une hécatombe si le virus conquiert les grands pays en voie de développement

«Si la Chine perd le contrôle de l'épidémie, la maladie se propagera inévitablement dans d'autres pays, voire partout sur la planète, et on assistera inévitablement à une grande pandémie», déclare pour sa part le Dr BrianWard, microbiologiste-infectiologue au département de microbiologie et d'immunologie de l'université McGill. «Lorsque le virus aura gagné l'ensemble de l'Asie, les pays développés n'échapperont pas aux importations du virus. Celui-ci circulera jusqu'à ce qu'on obtienne un médicament ou que tout le monde soit infecté. Et si la dangerosité de la maladie est telle qu'on l'estime à l'heure actuelle, ce sera un désastre.»
Pour le moment, le SRAS semble entraîner un taux de mortalité allant de 1 à 4 %. Les victimes sont principalement des personnes âgées, très jeunes ou souffrant d'une autre maladie qui compromet leur aptitude à répondre à un autre «défi» physiologique, précise le Dr Ward. Mais cette évaluation est encore imprécise en raison du faible nombre de décès survenus jusqu'à maintenant. Seul un test diagnostique nous permettra de la confirmer ou de l'infirmer. «Il y a peut-être beaucoup d'individus qui ont été infectés mais qui n'ont pas développé la maladie, ajoute le Dr Weiss. Peut-être que pour 100 personnes malades, il y en avait 2000 autres qui étaient sans symptômes, même si elles avaient contracté le virus.» Et inversement, parmi les cas de SRAS qui ont été recensés à partir d'observations cliniques, certains ne souffrent peut-être pas de cette maladie. Il faudra donc un test diagnostique fiable pour le vérifier.
Le Dr Ward croit pour sa part que le taux de mortalité a été surestimé. Mais si les prévisions s'avèrent exactes, il prévient que l'on pourrait assister à une pandémie aussi dévastatrice que celle de la grippe espagnole, qui avait fait entre 20 et 40 millions de morts.
Triste scénario
Pour le virologiste de l'INRS-Institut Armand-Frappier Pierre Talbot, le scénario qui se dessine avec le SRAS se rapproche de ce triste épisode de l'histoire à d'autres égards. «La grippe est une maladie qui n'est pas très grave normalement, mais le virus qui en est la cause subit parfois de grosses mutations qui le rend beaucoup plus virulent, dit-il. Le virus de l'influenza peut acquérir par hasard des gènes d'un virus animal et cet ajout le rend plus virulent pour l'humain. Voilà en quelque sorte ce qui est arrivé au coronavirus.»
Selon Caroline Astell, du Michael Smith Genome Sciences Centre en Colombie-Britannique, qui a décrypté le génome du coronavirus responsable du SRAS, il semble que le nouveau pathogène qui frappe actuellement soit en effet un coronavirus d'origine animale qui, lors de sa réplication, aurait subi quelques mutations spontanées lui donnant la capacité d'infecter l'humain. «Ces erreurs de réplication rendent le plus souvent les nouveaux virus inactifs ou carrément non viables, précise Pierre Talbot. Mais il arrive qu'ils deviennent encore plus virulents.»
Depuis quelques années, les scientifiques redoutent l'apparition d'un nouveau virus de la grippe susceptible de provoquer une pandémie et contre lequel les humains ne disposeraient d'aucune défense immunitaire. Lors d'une pandémie de grippe, le virus infecte la quasi-totalité des humains de la planète, explique le Dr Guy Boivin, infectiologue à l'Université Laval. Certains en décèdent. Mais ceux qui survivent développent des anticorps qui les protègent pendant très longtemps. «Ces anticorps ne sont pas parfaits mais ils sont suffisamment bons pour combattre un nouveau virus de la même famille qui pourrait surgir. Tandis que la jeune génération qui n'a jamais été exposée à ce genre de virus serait très vulnérable.» Or c'est justement un processus comparable qui semble être derrière l'épidémie de SRAS.
La propagation du SRAS en Chine préoccupe sérieusement les scientifiques. La maladie a atteint plusieurs provinces, et la fermeture des écoles, des hôpitaux et d'autres institutions n'a pas encore freiné l'apparition de nouveaux cas. Néanmoins, Brian Ward affirme que l'«on parviendra peut-être à contenir les nouvelles éclosions dans les pays occidentaux par des mesures de vigilance exceptionnelles, comme des mises en quarantaine et d'autres moyens de protection déployés à ce jour. Ce sera toutefois difficile de maintenir cet état de haute vigilance pendant plusieurs années, soit le temps que l'on mette au point des médicaments et un vaccin.»
Nouvelles donnes
Nettement plus optimiste, Pierre Talbot croit pour sa part que l'arrivée de l'été pourrait bien contribuer à l'essoufflement définitif de l'épidémie de SRAS. Car le coronavirus à l'origine du SRAS sera probablement, comme les autres membres de cette famille de virus dont l'un cause le tiers des rhumes communs, un virus cyclique qui sévit principalement l'automne et l'hiver et qui supporte mal les chaleurs estivales.
Le XXIe siècle nous réserve-t-il de mauvaises surprises? Aurons-nous à faire face à de plus nombreuses épidémies en raison de notre mode de vie moderne? Peut-on appréhender une émergence plus fréquente de nouveaux virus particulièrement pathogènes?
Nicholas Acheson, virologiste à l'université McGill, et l'infectiologue Karl Weiss, de l'Université de Montréal, soulignent qu'au Moyen Âge, le virus du SRAS serait probablement demeuré confiné à la région de la Chine où il est apparu car les gens se déplaçaient peu à l'époque. Le SRAS se serait limité à une éclosion isolée. Aujourd'hui, en raison du développement des moyens de transport, le virus se dissémine à plus grande échelle. C'est ainsi que d'un hôtel de Hong Kong, le SRAS s'est retrouvé à Toronto. «Par contre, nous pouvons identifier la cause de la maladie beaucoup plus rapidement que jadis, ce qui a permis de contrôler l'épidémie à Toronto», souligne le Dr Weiss. «La vitesse avec laquelle nous avons isolé le virus et séquencé son génome est très impressionnante, ajoute le professeur Acheson. C'est un triomphe de l'humain sur les virus.»
En effet, l'accroissement des voyages pourrait bien augmenter la fréquence des épidémies, avance le Dr Guy Boivin. «De nouveaux virus n'émergeront pas plus souvent qu'avant, mais ceux qui surgiront auront plus de chances de se répandre, et ce, très rapidement», dit-il.
«De plus, nos connaissances scientifiques et la propagation de l'information nous permettent de mieux dépister les nouveaux virus et de prendre conscience de leur existence», ajoute le professeur Acheson. L'énorme densité de population de certains pays en développement est un autre facteur propice à l'apparition de nouvelles épidémies, poursuit Guy Boivin.
Et la qualité de notre alimentation aurait-elle aussi un rôle stratégique à jouer?
«Les gens sont en meilleure santé aujourd'hui qu'il y a cent ans. Nous nous alimentons mieux, les conditions d'hygiène se sont accrues, indique Nicholas Acheson. Je ne crois pas que ce sont les conditions de vie qui nous rendent plus susceptibles à ces nouveaux virus.»
«Une alimentation équilibrée contribue probablement à la bonne santé de notre système immunitaire, commente le Dr Boivin. Les personnes souffrant de dénutrition seront bien sûr immunosupprimées en raison d'un manque de protéines. Mais la consommation de fast-food ne nous rend pas nécessairement plus à risque de contracter ces maladies.»
«Bien sûr, une bonne nutrition est un gage d'une meilleure immunité, mais parmi les épidémies de maladies infectieuses qui ont sévi au cours des dernières décennies, peu, voire aucune n'était liée au mode nutritionnel», affirme Gaston de Serres, professeur de médecine sociale et préventive à l'Université Laval.
Même son de cloche de la part du Dr Karl Weiss. «Tant que vous n'êtes pas atteints du sida ou d'un cancer du sang, que vous ne subissez pas une chimiothérapie ou que vous ne consommez pas de hautes doses de stéroïdes, votre système immunitaire est normal et peut faire face à la musique.»
La pollution, quant à elle? «Il est possible qu'effectivement des contaminants dans l'environnement puissent affecter notre façon de répondre à des infections, affirme Pierre Talbot. Le stress et la pollution pourraient nous rendre plus susceptibles à de nouveaux pathogènes. Mais de là à dire que ces facteurs sont responsables de l'épidémie actuelle, il y a un grand pas qui ressemble à de la spéculation à outrance!»
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