God

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Serge Bouchard
Édition du mardi 15 avril 2003

Mots clés :

Je suis un faucon, tu es un lion, nous sommes des ours, des coqs, des arbres et des dieux. La croyance rejoint la rumeur qui s'accorde à la croyance qui renforce la rumeur. L'univers de nos mythes se cache derrière l'apparence de nos choses. Les portraits, les images, les analyses, les opinions et les échanges se multiplient à la surface des instants tragiques. Qui sommes-nous est une grande question. À quoi jouons-nous en est une autre. L'humain ne comprend pas les règles de son propre jeu. Comment pourrait-il en changer? Et si tu es un aigle, pourquoi serais-je ton cancrelat?

La place des symboles dans les événements que nous voyons d'abord comme des séquences profanes est à la fin considérable. Vous êtes de quelle maison? La Blanche ou la Noire? Je suis Nous, vous êtes Eux, nous nous entre-tuerons à qui mieux mieux sous les ordres de nos dieux. La binarité du Bien et du Mal se recompose à l'infini entre le Noir et le Blanc, la Lumière et l'Obscurité, entre l'immaculée démocratie et l'immonde dictature. Qui a le droit de manger qui? Au nom de quoi? Qui s'est emparé de la Lumière, du Feu et de la pierre philosophale?

Lorsque la Maison-Blanche invoque la liberté, elle prononce le mot Dieu. Ce fait est révélateur en ce qu'il montre bien dans quelles chaînes nous dansons. Il est un Dieu, il est américain, une déité suprême qui commande au commandant suprême, une référence ressuscitée des cendres de sa propre mort, un Dieu suffisamment vivant pour se poser en pierre angulaire de la politique des États-Unis, pour se poser en justification logiquement suprême de la puissance, de la force et du pouvoir des Justes.

Dieu n'est pas mort, contrairement à l'avis prononcé à ce sujet. Elvis vit à Rivière-des-Prairies. Ben Laden et Saddam ne sont pas plus tuables que le King, dont les sosies prolifèrent encore et pour toujours, et je ne dis rien du Mollah Omar et d'Ali le Chimique, ces personnages de soutien qui n'en sont pas moins mystérieux et surhumains. Sur la scène de nos modernes tragédies, les personnages symboliques portent des masques très anciens.

Tout se passe comme si le mort et le vivant se confondaient dans le jeu d'un mythe qui nous fascine à chaque instant. Nous jouons sur ce qui nous désunie. Qui est ce Dieu, qui est cet Elvis des Elvis, et qui sont les démons noirs qui dansent impunément dans le miroir de la Justice, de la Vérité et du Bonheur de la Personne? Le symbole carbure au rouge. C'est au nom des symboles que nous traversons les lignes de l'enfer, que nous crachons le feu et que nous créons le scandale.

Dans notre monde, un mot vaut un million d'images, quand il est bien placé, quand il veut dire de fines énormités. Prenez le mot God. Il n'y a là que trois lettres et un son. Mais songez au signifié. Lourd de sens veut dire chargé d'images. La langue n'est pas neutre, elle n'est surtout pas claire. Who and what are we talking about?

Le discours ne s'analyse pas à fleur de peau, nous rappelle Claude Lévi-Strauss. Derrière l'apparent se cache la profondeur, c'est-à-dire le sens. Sous la surface de l'événement se dresse le paradigme de la pensée, là où se forment les images. Ce que je dis est une chose et ce que je veux dire en est une autre. Il en résulte ceci: nous ne sommes pas conscients de nos visions du monde, visions dans lesquelles s'inscrivent nos discours. Nous ne sommes toujours pas conscients, devrais-je dire, de la charge culturelle et de la grammaire de nos mythes.

Le Mal et les méchancetés du monde ne sont pas bien définis, même s'ils sont évidents. Le Bien et l'équité ne sont pas définis non plus, même s'ils sont évidents. C'est au plus fort la poche de s'emparer du flambeau de la liberté. Aux dernières nouvelles, elle se trouve à New York, la statue de la Vérité. Et entre-temps, le Mal se répand et les urgences traînent. Le Mal est ailleurs, il n'est jamais là où ça fait mal, quelque part dans l'échine de nos fors intérieurs.

Ce qui est mal rejoint ce qui est bête sur le terrain miné de la répétition de nos violences. Elle est plus forte que nous, la carte archaïque de nos radotages symboliques.

Nos démons s'empoignent sur les champs de bataille et quand les batailles sont finies, ce sont encore nos démons qui célèbrent la victoire, qui dansent dans les rues, qui entrent dans des crises symboliques de pillage et de destruction. La chute d'une statue annonce l'érection d'une autre.

God ne fait pas l'unanimité. Ni les autres d'ailleurs. Il faudrait donc changer nos mots usés, nos symboles vieillis, nos discours caducs. Il nous faudrait un Dieu de la paix, une Déesse de la beauté, des petites divinités intéressantes, un mensonge bienveillant, une morale fabuleuse qui tiendrait la vie pour sacrée, la beauté pour précieuse et la justice pour importante. Ce pourrait être une Dame, un Barbu, un Gros, un Corbeau, une Mouche ou un Principe. Changeons la garde de nos idoles, essayons la bonté, juste pour voir.

Car quand les hommes vivront d'amour, il deviendra gênant de prétendre que God is an american ou qu'Allah est le seul dieu, etc. Cela tombe sous le sens. Mais cela tombe surtout à plat. Car nous sommes encore loin de cette fable merveilleuse qui imposerait universellement le respect humain. Pascal disait que la vérité est souvent un mensonge sur lequel nous nous accordons. Il ne pouvait dire plus vrai.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com