Un vote
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On confond souvent l'exercice du droit de vote avec la démocratie. Le vote n'est qu'une procédure d'enregistrement de la volonté. La démocratie s'exprime réellement dans tout ce qui précède et ce qui suit le scrutin. Elle prend vie dans la délibération, dans la démarche entreprise par les uns pour convaincre les autres de changer les choses ou de les maintenir en l'état. La démocratie s'exprime dans un processus continu.
Le parti qui sera déclaré vainqueur ce soir, sera celui qui aura su le mieux composer avec l'esprit du temps. Or l'esprit du temps ne tombe pas du ciel. Il se fabrique. Au fil des jours. La culture contribue à le construire, comme le fait l'école sur le long terme et la presse et la télévision dans le temps présent. Les partis politiques, les gouvernements, jouent un rôle dans la composition de l'air du temps. Les perdants de ce soir pourront se reprocher d'avoir négligé de cultiver, chez les citoyens, un esprit qui leur eût été plus favorable dans l'urne.
Nous irons voter aujourd'hui parce que le choix d'un gouvernement n'est pas anodin. Les députés et les premiers ministres ne sont pas interchangeables. Les partis incarnent des valeurs et des préférences. Ils portent chacun un espoir différent pour l'avenir à long terme et un style de gestion pour l'immédiat.
Non, le choix d'un gouvernement n'est pas anodin. La gestion des quatre prochaines années va créer des gagnants et des perdants sur le coup. Mais un gouvernement dispose de la puissance de l'État pour marquer les esprits et pour longtemps, autant par ses choix budgétaires que par l'usage qu'il fait des symboles nationaux et de la place qu'il laisse aux contre-pouvoirs issus de la société civile. L'un peut cultiver l'individualisme, l'autre l'action collective. L'un peut donner la priorité à la culture, l'autre à l'équilibre des comptes. Et le choix entre deux idéologies ne produit pas le même résultat démocratique sur la durée.
Un gouvernement peut, par ses décisions, augmenter ou réduire l'influence et le pouvoir des autorités locales, des syndicats ou des organismes communautaires. Il peut exalter la conscience nationale ou la banaliser. Il peut promouvoir une vision humaniste ou une vision égoïste de la vie en société. Il peut favoriser l'ouverture sur le monde ou le repli sur soi. Il peut donner le goût d'entreprendre ou l'inverse. Il peut donner envie aux citoyens de donner le meilleur d'eux-mêmes ou de se complaire dans la facilité.
Il peut porter très haut des idéaux grandioses ou gérer à la petite semaine. Il peut inciter la population à s'intéresser à la politique en tant que moyen pour résoudre ensemble les problèmes qui relèvent de l'intérêt général, ou à s'en désintéresser en considérant le rôle du gouvernement comme celui d'un dispensateur de services.
Le pouvoir que l'on donne pour quatre ans est beaucoup plus étendu qu'on le croit. On n'embauche pas, ce soir, un directeur d'hôpital.
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Aujourd'hui est le jour de gloire de la majorité silencieuse. Le suffrage universel, que personne ne remet en question, c'est le sacre de l'individu. Aujourd'hui, dans l'isoloir, nous sommes tous égaux. L'ouvrier est égal au banquier. Mais cette égalité est factice. Car la société réelle n'est pas composée d'individus identiques. Chacun appartient à un groupement social qui vit ses propres problèmes. Au moment du vote, la société est réduite à un amas de bulletins anonymes.
Et la majorité écrasante des électeurs est composée de gens qui ne s'expriment jamais autrement dans la société civile. C'est cette fameuse majorité silencieuse qui prend la parole et qui, par l'agglomération de préférences individuelles induites par des informations souvent fragmentaires, modulée par les effets du mode de scrutin, détermine à qui sera confiée la puissance de l'État.
Le caractère aléatoire du choix des électeurs montre bien que le vote ne peut pas réunir en lui-même toutes les conditions de l'idéal démocratique. Les conditions d'exercice du droit de vote ne peuvent jamais être optimales au point de conférer à l'élu la certitude du pouvoir et d'enjoindre à la minorité d'obéir.
C'est pourquoi une société démocratique comporte des pouvoirs et des contre-pouvoirs qui se surveillent et se heurtent, se combattent parfois, entre les élections. Sans eux, la démocratie serait une illusion, un fantasme. Les contre-pouvoirs se trouvent dans les institutions: les tribunaux, une deuxième chambre d'assemblée, les autorités locales et régionales, l'opposition parlementaire ou le Vérificateur général. Ils se trouvent aussi et de plus en plus dans la société civile, dans les organisations communautaires, les universités, les centres de recherche privés, les syndicats, les regroupements d'entreprises, les Églises, les médias ou même la rue.
Cette démocratie délibérative, par opposition à démocratie élective, est devenue un fait. Qui occupe l'espace public influence la marche des choses parfois davantage que certains gouvernements. C'est ainsi que le débat politique ne prend pas fin aujourd'hui. Ce scrutin n'est qu'une étape. Et tous ceux et celles qui poursuivent, pour le Québec, pour ses habitants, pour nos concitoyens, des idéaux quels qu'ils soient, n'auront ni perdu ni gagné définitivement quoi que ce soit. Demain, ça recommence.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca.

