Changements climatiques - Des outils pour décider de la météo du lendemain

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Estelle Zehler
Édition du samedi 12 et du dimanche 13 avril 2003

Mots clés : ouranos

Un budget de 27 millions pour les universitaires d'Ouranos

Nombreux sont les centres de recherche qui aimeraient avoir le budget du consortium Ouranos. Première entité de cette envergure en Amérique du Nord, elle regroupe près de 250 chercheurs issus d’horizons institutionnels et disciplinaires variés. Sa raison d’être? La création d’une synergie dynamique à même de produire et de colliger les connaissances nécessaires à la compréhension et surtout à la prise de décision en matière d’adaptation aux changements climatiques.

Ouranos fédère quatre communautés scientifiques: les sciences du climat, l’analyse statistique, la caractérisation et les études d’impact et d’adaptation, jusque-là isolées. Les chercheurs sont issus non seulement du milieu universitaire, mais également d’institutions gouvernementales et paragouvernementales, notamment Hydro-Québec. Quatre universités y sont associées: l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), l’université McGill, l’Université Laval et l’Université du Québec à Montréal. Un budget annuel de 9 millions lui a été attribué sur une période de trois ans.

Les moyens mis en œuvre sont à l’échelle des préoccupations environnementales reliées au changement climatique. Ainsi, le ministre d’État aux Affaires municipales et à la Métropole, à l’Environnement et à l’Eau, André Boisclair, déclarait, lors du lancement du consortium en mai 2002: «La vulnérabilité du Québec associée à sa situation géoclimatique justifie largement les efforts et les investissements structurants consentis à la mise sur pied d’Ouranos.» Son homologue responsable de la Sécurité publique, Normand Jutras, poursuivait: «Cette recherche sur les changements climatiques constitue un atout pour une véritable culture de sécurité civile et une solide politique de prévention.»

Climat et économie
En effet, les faits sont réels et ne peuvent plus être ignorés. Les conditions climatiques ont une incidence réelle sur les activités socioéconomiques et environnementales de notre planète. «Il semble maintenant temps, souligne Alain Bourque, directeur impacts et adaptation d’Ouranos, de cesser de “parler” de changements climatiques pour plutôt “agir” contre les changements climatiques et leurs effets sur plusieurs fronts.» Ceux-ci sont déjà effectifs du fait de notre consommation accrue de carburants fossiles, que ce soit pour nos véhicules, pour l’exploitation de nos usines ou encore le confort de nos maisons. Cette consommation provoque une surabondance de gaz à effet de serre. Or, si les gaz dans l’atmosphère — dont la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane et l’oxyde nitreux — sont nécessaires à la survie de la planète en retenant les rayons du soleil, l’intensification de leur émission provoque une élévation des températures moyennes. Déjà, au nord du Québec, le pergélisol, c’est-à-dire le sol qui reste perpétuellement gelé, a commencé à reculer. Assèchements de cours d’eau et crues sont également relevés.

Le fait revêt toute son amplitude quand les spécialistes s’accordent pour dire que des changements plus importants s’annoncent avec des répercussions environnementales et socioéconomiques d’envergure. Ainsi, la dynamique du cycle de l’eau risque d’être perturbée. Or, précise Alain Bourque, «qu’il s’agisse de construire et de maintenir des barrages, des réseaux d’égouts, des ponts, des infrastructures d’approvisionnement en eau ou qu’il s’agisse d’exploiter les ressources naturelles de notre territoire, les gestionnaires et spécialistes doivent continuellement considérer le facteur climatique — souvent presque instinctivement — dans leurs décisions». Il y a peu, la planification et l’optimisation des constructions s’appuyaient sur une hypothèse de base simple, à savoir la connaissance du spectre des conditions historiques relatives à un endroit donné. Un nouveau constat vient balayer cette conjecture: les séries temporelles climatiques historiques ne sont pas stationnaires. L’enjeu scientifique dépasse désormais la démonstration des changements en cours, et s’étend à la prévision de leurs effets et à l’imagination de solutions. Si ces dernières semblent devoir s’orienter vers la source de la problématique, soit la réduction des émissions de gaz, elles doivent également concevoir des scénarios d’adaptation à ces nouvelles réalités climatiques.

Lutter contre le changement
Aussi, la création d’Ouranos a-t-elle pour objectif de «favoriser l’adaptation aux changements climatiques en bâtissant, avec ses partenaires et collaborateurs, le savoir nécessaire afin de prendre de bonnes décisions en matière d’adaptation au climat du XXIe siècle». L’activité scientifique du consortium vise l’élaboration d’outils qui permettront aux décideurs de réagir et de planifier des actions en fonction de l’évolution du climat. À cette fin, sont développés des simulateurs de climat, des bases de données climatiques utiles ainsi qu’une meilleure compréhension des extrêmes climatiques et de la dynamique du cycle de l’eau. Ainsi, par exemple, l’équipe du professeur Jean-Pierre Villeneuve, du centre Eau, terre et environnement de l’INRS, s’est orientée depuis quelques années vers l’impact climatique sur les ressources en eau. Quelles seraient les conséquences d’une baisse du niveau des eaux sur le fonctionnement des centrales hydroélectriques au Québec? Il pourrait en résulter de sérieux problèmes d’approvisionnement en électricité et d’importantes pertes économiques.

Une étude menée par Jean-Pierre Villeneuve et ses collègues Alain N. Rousseau et Michel Slivitzky, en collaboration avec des chercheurs d’Hydro-Québec et du ministère de l’Environnement du Québec, s’intéresse à la modélisation hydrologique des bassins versants du nord québécois. D’ici 2005, cette étude permettra de développer un modèle tenant compte explicitement des grandes superficies de terres humides et des grands plans d’eau des réservoirs qui caractérisent ces territoires. Ces travaux permettront à Hydro-Québec d’anticiper les conditions futures d’exploitation de ses installations hydroélectriques de la baie James. Avec d’autres chercheurs de l’UQAM, de la Commission géologique du Canada et du ministère de l’Environnement du Québec, cette équipe, avec la contribution de René Lefebvre de l’INRS, travaille à la modélisation des processus d’étiage et de recharge des aquifères. L’application de cette modélisation permettra de définir des règles d’exploitation visant à satisfaire à la fois les usagers des eaux souterraines et ceux des eaux de surface. L’analyse statistique nécessite également ses experts, tels Bernard Bobée et Taha Ouarda de l’INRS. En effet, le suivi du climat et de l’hydrologie d’une région génère une multitude de données à exploiter. Phénomènes hydroclimatiques récurrents, événements extrêmes, telles les crues dans la région du Saguenay en 1996, en font partie.

Aux temps de la mythologie grecque, Ouranos, le dieu personnifiant le ciel, l’atmosphère, engendra avec sa mère Gaïa, la Terre-Mère, les titans, les cyclopes et les géants. Aujourd’hui, nous nous sommes éloignés de ce chaos originel. L’homme s’est érigé en maître de la planète. Mais une prise de conscience s’impose désormais quant aux conséquences de l’activité humaine sur la Terre. Ouranos est l’un des maillons de cette chaîne de sauvegarde.


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