La guerre américaine cafouille
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Un conflit qui durerait jusqu'à l'été? Personne ne le sait, dit Franks

Photo: Agence Reuters
Le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, à qui l'on demandait si la guerre pourrait durer encore six mois, s'en est lui aussi remis à la providence : «Oh mon Dieu, nous n'avons jamais eu de calendrier. Nous avons toujours dit que cela pourrait prendre des jours, des semaines ou des mois. Nous ne le savons pas.» M. Rumsfeld, à l'instar de Tommy Franks, a refusé d'envisager l'idée d'une «pause» ou d'un «cessez-le-feu» dans l'offensive en affirmant que «les opérations se poursuivent au nord, dans l'ouest et autour de Bagdad». Plutôt que d'une pause, Londres a quand à elle parlé d'une «réorganisation du champ de bataille».
Le conflit entrant dans son douzième jour, la périphérie de la capitale irakienne, où sont censées être cantonnées les forces d'élite de la Garde républicaine, subissait des bombardements particulièrement lourds. Le complexe du palais présidentiel de la République, dans le centre-ville, a été touché par un missile juste après minuit, selon une correspondante de l'AFP dans la capitale irakienne.
Le général Franks a eu beau dire que l'opération se déroulait «suivant les plans» et que les forces de la coalition faisaient des «progrès remarquables», les responsables américains ont clairement enterré tout espoir d'issue rapide à la guerre.
«Je suis sûr qu'il y aura des semaines de guerre aérienne» contre la Garde républicaine qui défend Bagdad, a déclaré Donald Rumsfeld, en pronostiquant «des jours difficiles [...] et dangereux» à mesure que les forces de la coalition approcheront la capitale.
«Nous avons les moyens d'attendre et nous n'allons pas précipiter les choses», a déclaré pour sa part le chef d'état-major interarmées américain, le général Richard Myers.
Samedi, des officiers américains en Irak évoquaient une pause de cinq ou six jours. Hier, des gradés expliquaient à des Marines cantonnés sur la ligne de front au sud de Bagdad que la «pause» en question pourrait durer «35 à 40 jours» en raison de l'âpreté de la résistance irakienne et du besoin de renforts en combattants et en logistique.
L'intendance en essence, en munitions, en eau et en nourriture, bloquée par les combats, a du mal à suivre les unités avancées. Les rations des marines s'épuisent à vue d'oeil, rapportait hier un correspondant de l'AFP, si bien que des GI se sont vu offrir «des moutons, des poulets, des pommes de terre et des oeufs durs» par des civils irakiens. Selon un journaliste de Reuters, des GI sur la ligne de front ne disposent plus que d'une ration par jour, au lieu de trois.
Au sud d'Al-Kout (150 km au sud-est de Bagdad), plus de 5000 Marines ont entrepris de fortifier leurs positions et se préparent à une attente plus longue que prévue avant de reprendre leur progression vers Bagdad, a constaté un journaliste de l'AFP les accompagnant.
«Nous savons que nous allons être ici plus longtemps que prévu et nous allons faire un travail sur place, y compris humanitaire», a expliqué un officier sous couvert d'anonymat.
Des officiers américains à la tête d'unités déployées dans les environs de Najaf (150 km au sud de Bagdad) ont indiqué s'attendre à reprendre leur marche vers la capitale «d'ici une semaine».
La polémique est telle sur l'organisation de l'offensive que Tommy Franks a eu à nier toute divergence de vue avec Donald Rumsfeld sur la conduite des opérations, tandis que ce dernier qualifiait de «fiction» un article du magazine New Yorker rapportant les critiques de hauts responsables du Pentagone selon lesquels il serait intervenu pour limiter les effectifs engagés contre les troupes irakiennes.
De nombreux experts militaires privés, dont d'anciens hauts gradés américains, critiquent le plan de guerre américain, estimant notamment que les forces déployées à terre sont insuffisantes. Certains estiment qu'il est nécessaire de «recommencer la guerre» en adoptant la stratégie plus conventionnelle de la première guerre du Golfe. Les opérations terrestres ne seraient ainsi relancées qu'après plusieurs semaines de bombardements intensifs des positions de la garde républicaine autour de Bagdad.
En 1991, les bombardements «préparatoires» avaient duré cinq semaines. Cette fois-ci, le risque de tuer davantage de civils serait accru. D'autant que les problèmes logistiques affectent aussi l'armement de précision. Selon un ancien responsable des services secrets cité par le magazine New Yorker d'aujourd'hui, le stock de missiles Tomahawk et de bombes guidées par laser s'épuise. «Je pense, a résumé hier le général Richard Myers, chef d'état-major interarmes de l'armée américaine, que les combats les plus durs sont devant nous.»
La promesse d'attentats suicide
Au lendemain d'un attentat suicide qui a coûté la vie à quatre GI's près de Najaf, un porte-parole de l'armée irakienne, le général Hazem Al-Rawi, a affirmé que de nouveaux attentats suicide seraient commis contre les forces américano-britanniques par des Irakiens et des volontaires arabes.
Le vice-président irakien Taha Yassine Ramadan, cité par la télévision d'État, a exhorté Irakiens et Arabes à s'en prendre par «tous les moyens» à «l'ennemi» américain et britannique et à le «poursuivre jusque chez lui». Saddam Hussein a ordonné l'attribution du grade de colonel à l'auteur de l'attentat suicide, un sous-officier irakien, selon la télévision.
Trois militaires américains ont par ailleurs trouvé la mort et un autre a été blessé dans un accident d'hélicoptère en Irak, a annoncé un porte-parole du Pentagone.
Six hélicoptères américains se sont écrasés en une semaine lors d'accidents en Irak, et le commandement américain a évoqué le sable et la poussière du désert, qui entravent l'atterrissage des appareils, pour expliquer cette série noire.
Du côté britannique, un soldat a été tué et plusieurs blessés hier au cours de combats dans la région de Bassora (sud de l'Irak), selon le ministère britannique de la Défense, ce qui porte à 24 le nombre de militaires britanniques tués depuis le début de la guerre. 41 soldats américains ont été tués depuis cette date. Les autorités irakiennes évoquent plusieurs centaines de morts civils, côté irakien, et ne donnent pas de bilan précis de leurs pertes militaires. Les forces britanniques qui assiègent Bassora ont également annoncé avoir fait prisonniers «un général et un autre officier supérieur» irakiens.
Dans le nord, de nouveaux bombardements américano-britanniques ont visé en soirée des positions irakiennes proches de la ligne de démarcation entre le Kurdistan et le reste de l'Irak, près de la localité kurde de Kalak. C'est la troisième nuit consécutive de bombardements sur ces positions irakiennes.
Au Koweït, 15 soldats américains ont été blessés lorsqu'un employé apparemment mécontent a foncé à bord d'un camion sur un groupe de militaires dans le camp d'Udairi, dans le nord du pays. Rien ne laisse penser à ce stade qu'il s'agisse d'un acte terroriste.
L'ennemi ne coopère pas
En Grande-Bretagne, selon un sondage publié hier par le tabloïd News of the World, 84 % des personnes interrogées se prononcent pour la poursuite de la guerre jusqu'à la victoire, et 50 % d'entre elles déclarent soutenir Tony Blair. Downing Street sait cependant l'opinion très «volatile». Le ministre démissionnaire, Robin Cook, a même osé rompre le silence que s'impose habituellement la classe politique britannique au son du canon. «J'en ai déjà mon content de cette guerre sanglante et inutile», écrit-il dans le Sunday Mirror. Je veux que nos soldats rentrent à la maison avant qu'un plus grand nombre d'entre eux ne soient tués [...] Personne ne devrait commencer une guerre sur l'hypothèse que l'armée ennemie va coopérer, et pourtant c'est exactement ce que le président Bush a fait.»
Une guerre injustifiée
Au Canada, à peine le tiers des citoyens pensent que l’intervention américaine et britannique en Irak est justifiée. Un sondage Léger marketing, dont les résultats ont été communiqués à la Presse Canadienne, indique en effet que seulement 33 % des Canadiens jugent qu’il était justifié que les États-Unis et leurs alliés déclenchent une guerre contre l’Irak. Environ 48 % ont carrément affirmé que ce n’était pas le cas, alors que 19 % restent indécis ou discrets sur cette question.
Au Québec, 72 % des citoyens jugent qu’il n’était pas justifié que les États-Unis et leurs alliés interviennent en Irak, alors que seulement 18 % pensent le contraire. Le sondage a été réalisé auprès de 1501 Canadiens adultes. Il comporte une marge d’erreur de 2,5 %, 19 fois sur 20.

