Un départ souhaité par les pays voisins - L'incertain après-Saddam

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Christian Rioux
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 mars 2003

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Les voisins de l'Irak pèseront fort sur le nouvel équilibre des pouvoirs, soutient Alexandre Adler

Un Marine américain a remplacé hier le drapeau irakien par le drapeau des États-Unis et celui de son unité à l'entrée du port de Umm Qasr.

Photo: Agence Reuters

Paris - En dépit des dénonciations de façade entendues cette semaine peu avant le début de l'invasion américaine de l'Irak, la plupart des pays du Proche-Orient souhaitent officieusement le départ de Saddam Hussein. Autrefois soutenu par ses voisins, le raïs semble faire aujourd'hui l'unanimité contre lui, comme le démontrent les offres répétées d'asile politique que lui ont adressées la Ligue arabe, la Libye et l'émirat de Bahreïn. Même un pays comme l'Arabie Saoudite, dont le ministre des Affaires étrangères, Saoud al-Fayçal, exprimait sa «profonde inquiétude» à la suite des premières frappes américaines, ne rêve plus que de le voir déguerpir.

«Quoi que dise l'Arabie Saoudite, qui refuse de s'associer à une opération américaine, il y aura un grand soulagement à l'idée que cet homme imprévisible, brutal et dangereux -- qui, à un moment, a failli mettre en cause l'équilibre même du royaume saoudien -- disparaisse de la scène internationale», explique Alexandre Adler. Le fondateur de l'hebdomadaire Courrier international, aujourd'hui éditorialiste au Figaro, constate que Saddam Hussein fait pratiquement l'unanimité contre lui dans la région.

L'autre soupir de satisfaction viendra évidemment de l'Iran, qui a toujours détesté Saddam Hussein. Les déclarations du ministre des Affaires étrangères Kamal Kharazi, qui a jugé «injustifiables et illégitimes» les opérations militaires américaines contre l'Irak, ne doivent pas cacher la satisfaction de Téhéran.

«Le peuple iranien voit dans le départ de Saddam le moyen de retrouver les liens culturels, parfois même familiaux, qui existent depuis des siècles entre les chiites du sud de l'Irak et l'Iran», dit Adler. On sait que la faculté de théologie iranienne de Qom est née précisément des premières persécutions subies par les ayatollahs de Najaf et Kerbala à l'époque de la monarchie hachémite. D'ailleurs, jusqu'à Khomeiny, le pape du chiisme avait toujours été un Irakien.

Les seuls mécontents de cette chute risquent d'être les Turcs, explique le journaliste, puisque les Kurdes verront, dans la chute de Saddam Hussein, la possibilité de réaliser une partie de leurs aspirations nationales. «C'est la raison pour laquelle les Turcs vont essayer de peser sur l'avenir du pays en se faisant les protecteurs des sunnites du nord, comme ils l'ont été historiquement.»

Même les Syriens, qui ont longtemps disputé à Saddam Hussein l'hégémonie du parti Baas et du mouvement national arabe, ont toutes les raisons de se féliciter. Alexandre Adler estime néanmoins que cette chute survient à un mauvais moment pour le président Bachar al-Assad, qui «pourrait se sentir déstabilisé par ce changement de pouvoir».

Même les Palestiniens ne verseront pas de larmes pour Saddam Hussein. Le président irakien est souvent intervenu dans le mouvement palestinien. C'est lui qui aurait payé le terroriste Abou Nidal pour liquider plusieurs partisans du dialogue avec Israël. Selon Adler, Saddam Hussein et Abou Nidal ont organisé à Beyrouth un premier attentat contre Abou Mazen, le nouveau premier ministre palestinien. Adler est même persuadé que Saddam Hussein a fait assassiner, en 1991, l'ancien responsable des services de renseignement de l'OLP, Abou Ayad, qui favorisait la neutralité de l'OLP entre l'Irak et l'Arabie Saoudite, contrairement à Arafat.

Turquie et Iran

Cela n'empêchera pas les voisins de l'Irak de peser de tout leur poids sur le nouvel équilibre des pouvoirs issu du renversement de Saddam Hussein.

Si Adler estime que la création d'une fédération décentralisée serait une bonne chose, il n'est pas sûr que tous les pays de la région applaudissent à ce projet, mis en avant par le Congrès national irakien (CNI), une organisation qui a ses bureaux à Londres et qui est dirigée par un protégé de Washington, l'homme d'affaires Ahmed Chalabi.

Deux pays joueront un rôle déterminant: la Turquie et l'Iran.

La Turquie fera tout pour que les Kurdes du nord de l'Irak jouissent de l'autonomie la plus restreinte possible. Selon Adler, «les Kurdes veulent récupérer Kirkouk et son gisement pétrolier. Pour cela, ils sont prêts à expulser les Arabes que Saddam Hussein y a installés récemment, ainsi que les Turkmènes, autrefois alliés au parti Baas et qui ont été repris en main par les services secrets turcs». On risque donc d'assister à une bataille acharnée autour de Kirkouk. «Les Américains préféreraient ne pas avoir à jouer les arbitres. Si les Kurdes, les Arabes sunnites et les Turkmènes ne parviennent pas à s'entendre, la fédération sera inévitablement compromise.»

L'Iran est l'autre pays clé pour la reconstruction de l'Irak. S'il exerce une pression trop forte sur les chiites irakiens, le projet de fédération sera compromis et les sunnites conserveront le pouvoir qu'ils ont toujours détenu. Selon Adler, les dernières manoeuvres de l'ancien président iranien Ali Akbar Hashemi Rafsanjani, qui préside l'institution d'arbitrage politique suprême du pays, n'augurent rien de bon. Rafsanjani aurait même transféré une brigade de volontaires irakiens au Kurdistan. Selon Adler, certains mollahs pourraient souhaiter «créer une situation d'anarchie prolongée en Irak pour justifier une remise en cause des libertés chèrement conquises ces dernières années en Iran».

Mais l'expert n'exclut pas qu'une opinion chiite modérée triomphe et que l'Iran joue le jeu. On pourrait alors imaginer «un partage régional avec un gouvernement central réellement existant. C'est faisable, et c'est une solution de bon sens puisque la ville de Bagdad est déjà une ville mixte. Après tout, les chiites irakiens ont une forte identité irakienne et ils peuvent refuser d'être manipulés par l'Iran».

Depuis peu, les opérations civiles américaines en Irak ont été confiées au jeune Américano-Afghan Salmay Khalilzad. On dit que ce brillant aristocrate pathan, venu d'Afghanistan aux États-Unis avec ses parents après l'invasion soviétique de 1979, considère l'Iran avec méfiance. Or c'est lui qui a pris la tête du volet politique de l'invasion de l'Irak, pour le plus grand déplaisir d'Ahmed Chalabi et de son Congrès national irakien.

Salmay Khalilzad est soupçonné de vouloir modérer le dynamisme chiite en créant des États sunnites ou laïcs, comme en Afghanistan, en Azerbaïdjan et en Irak. Depuis sa nomination, Alexandre Adler a vu diminuer l'enthousiasme pour les chiites. «J'ai l'impression que, dans un premier temps au moins, les Américains préféreront avoir un pouvoir fort, militaire et sunnite à Bagdad. Un peu comme ils ont installé Hamid Karzaï à Kaboul, mais avec combien de difficulté.»

On ne sait pas si l'identité irakienne, autrefois associée à la gauche et au colonel Kassem (dans les années 60), a survécu aux politiques antichiites et antikurdes de Saddam Hussein.

Chose certaine, dit Adler, «il sera plus difficile qu'il n'y paraît de remettre tout cela sur pied».


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