Rien n'est simple
Mots clés : alerte, guerre
À l'écran, on peut apercevoir des trucs verts, juste du vert, en fait. Je ne sais pas comment ils procèdent en Irak, s'ils ont le même étalon de mesure et la même palette de couleurs qu'aux States, mais de toute évidence, ceci est une alerte verte. D'un vert identique, apprends-je de sources beaucoup plus fiables que celles des envoyés spéciaux qui ont fait des toits de Koweit City leur pied-à-terre (façon de parler, certes, mais pourquoi sont-ils tous postés sur un toit?), oui, d'un vert identique à celui qui est en train de gagner le visage de Dan Rather sous ses 12 couches de fond de teint.
On veut voir qu'il ne se passe rien. On veut aussi voir que s'il se passait quelque chose, on ne le verrait pas.
Parce que ce serait trop loin, parce que ce serait la nuit, parce qu'à travers ces heures et ces heures de palabres, les risques de voir apparaître une goutte de sang sont minimes, ce serait trop immoral. Seulement des dessins animés d'hélicoptères et de chars d'assaut en trois dimensions avec plein de couleurs et de détails techniques. Des jouets. Pas de sang, mais quelques larmes pour montrer qu'on garde quand même un peu d'humanité, comme lors de ces entrevues en triplex avec l'animateur, un soldat sur le terrain et l'épouse de ce dernier à la maison. Toutes des larmes du même côté, d'ailleurs: de l'autre, ils ne pleurent pas.
Mais non, ce n'est pas vrai qu'on ne voit rien. Vers 13h10, hier, ç'a sérieusement bardé. «Du jamais vu en direct à la télévision», s'est calmement excité le monsieur de CNN. «Look at that explosion!» Oh la belle verte. S'ils avaient fait un petit effort, je suis persuadé qu'ils auraient pu dénicher un commanditaire pour cette internationale de feux d'artifice.
Pour voir quelque chose, il suffit simplement d'être patient. Après le premier déferlement de l'incroyablement nommée opération «Choc et stupeur», on était prévenu de ne pas aller faire la gaffe de changer de poste. «More to come», titrait le site Internet d'ABC News.
Et à travers tout ça, l'avez-vous remarqué, pas un cri, pas un geste de panique, personne, ou si peu. Ça doit être la raison pour laquelle on appelle le tout «guerre chirurgicale»: le mal est extirpé en son axe et le patient ne se rend compte de rien.
***
La guerre en direct est généralement courte. En raison de la puissance des moyens technologiques postmodernes, mais surtout du fait que le conflit diffusé en continu met toujours en scène les États-Unis contre un tout-nu quelque part. Sans doute est-ce mieux ainsi. Imaginez les gens de CNN couvrant la Deuxième Guerre mondiale, contraints de discutailler le bout de gras pendant six ans.
Remarquez, ils en seraient tout à fait capables. Entre deux séances spectaculaires de largage de missiles, la conversation en marge de la guerre est constituée aux trois quarts minimum de conjectures, d'hypothèses, de présomptions, de suppositions et de si. (En passant, mémo aux médias électroniques de langue française: est-ce que s'il vous plaît vous pouvez-tu cesser de «spéculer»? Racontez ce qui vous chante, soupesez tout ce que vous voulez, mais ne dites pas qu'il s'agit de «spéculations». Il s'agit d'un horrible anglicisme de très mauvais aloi, to speculate, aussi mauvais que Saddam H. en personne. Ce que vous faites, ce sont des conjectures. Vous conjecturez. Fallait que je le dise. Merci.) Or y a-t-il domaine plus infini pour une âme à l'imagination fertile que celui de l'hypothèse, surtout si elle est payée le gros prix pour en émettre à la TV?
Voici ce qui pourrait arriver si. Voici ce qu'il pense peut-être de. Voici les possibilités que.
Tenez, hier matin, l'animatrice a demandé au penseur susmentionné si Saddam H. était vivant ou mort. S'il avait été blessé dans les bombardements. Où il pouvait bien se cacher. Et si c'était bien le vrai Saddam H. qu'on avait vu à la télé mercredi soir, et si son discours avait été enregistré avant ou après le début de la guerre.
Mais que veux-tu qu'il en sache, bondance? Tu veux pas qu'il te déniche Oussama ben Laden, en même temps?
(Pour illustrer toute la complexité de la situation, notons que les dirigeants des services de renseignement américains ont déterminé, analyses triangulaires de physionomie à l'appui, qu'il s'agissait bel et bien de Saddam H. et non de l'un de ses multiples sosies -- et du reste, quel emploi que celui-là. Toutefois, selon The Washington Post, le gouvernement a consulté Parisoula Lampsos, qui a passé un test de détecteur de menteries prouvant qu'elle avait déjà été la maîtresse de Saddam H. et qui le reconnaîtrait entre mille même sans voir son grain de beauté sur la fesse gauche; or Mme Lampsos aurait affirmé que le gars au béret que le monde entier a aperçu était un faux. Non, rien n'est simple.)
Au lieu de cela, bien des questions mériteraient d'être posées. Par exemple, lorsque George W. s'adresse à la nation à la télévision, donne-t-il plutôt l'impression d'un orignal qui fixe les phares d'un véhicule moteur ou plutôt l'impression d'un gars qui passe un examen de la vue? Ou: lorsque Donald R. déclare que «nous n'avons pas choisi d'aller en guerre, c'est Saddam H. qui a décidé», courons-nous un risque accru d'étouffement par le rire? Ou: que penser du fait que Saddam H. offre 14 000 $US à quiconque de ses soldats tuera un militaire ennemi et
28 000 $US à celui qui capturera un G.I. vivant?
Hmmm?
jdion@ledevoir.com
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