BUSH LARGUE SES BOMBES

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Guy Taillefer
Édition du jeudi 20 mars 2003

Mots clés : guerre

Frappes chirurgicales sur Bagdad pour «décapiter» le régime irakien. La Maison-Blanche prépare les Américains à une guerre coûteuse en vies humaines

Des soldats sous commandement américain sont entrés dans la journée d'hier dans la zone démilitarisée située entre le Koweït et l'Irak, évacuée en début de semaine par les observateurs de l'ONU. - Newscom

Les États-Unis ont déclenché hier soir leur guerre contre l'Irak, un peu plus d'une heure et demie après l'expiration de l'ultimatum de 48 heures qu'avait lancé le président George W. Bush à Saddam Hussein pour s'exiler. Le jour se levait sur Bagdad quand le premier missile de croisière a frappé.

Une guerre annoncée depuis plusieurs mois dont le président a confirmé le déclenchement dans une brève allocution depuis la Maison-Blanche: «En ce moment, a-t-il déclaré, les forces américaines et de la coalition sont dans les premières étapes d'une large opération militaire pour désarmer l'Irak.» Il a ajouté: «La seule façon de gagner le conflit est d'utiliser une force décisive».

La première salve de la guerre a consisté en trois vagues de bombardements de précision visant des installations du pouvoir irakien dans une tentative pour «décapiter» le leadership du régime et assassiner Saddam Hussein, selon des informations transmises par les réseaux CNN et NBC. Cette salve a été accompagnée d'opérations clandestines de sabotage, a-t-on ajouté. Ces premiers bombardements ont été réalisés par des avions bombardiers furtifs F-117, des bombardiers stratégiques B-52 et des missiles de croisière lancés à partir de navires croisant dans la région. Au moment de mettre sous presse, CNN affirmait que plus de 40 missiles de croisière de type Tomahawk avaient été tirés depuis des navires américains sur au moins deux cibles précises depuis le début des opérations.

«Sur mon ordre, les forces de la coalition ont commencé à frapper des cibles choisies d'importance militaire pour entamer la capacité de Saddam Hussein à lancer une guerre», a déclaré le président.

La radio nationale irakienne a cessé d'émettre après les premières explosions et l'armée américaine semblait avoir pris le contrôle des ondes irakiennes, émettant en arabe sur la même fréquence.

Une autre station de radio, dirigée par le fils aîné de Saddam Hussein, Oudaï, a diffusé de la musique militaire et appelé la population à résister. «Notre jour est arrivé. Commençons le combat. Nous serons tous victorieux. Nous mourrons tous en fidèles martyrs», pouvait-on entendre sur les ondes de la radio de Oudaï.

Guerre coûteuse en vie humaine

De la Maison-Blanche, M. Bush a accusé Saddam Hussein d'avoir massé des soldats et des équipements militaires dans des zones civiles afin de se servir de la population comme bouclier humain. «Saddam Hussein a placé des troupes et des équipements irakiens dans des zones civiles, tentant d'utiliser des innocents, hommes, femmes et enfants, comme boucliers humains pour son armée, une dernière atrocité contre son peuple», a-t-il affirmé.

M. Bush a promis aux «Américains et au reste du monde» que «les forces de la coalition feront tout leur possible pour épargner les civils», mais que l'opération pourrait être «plus longue et difficile» que certains ne le prédisent.

Plus tôt dans la journée, pendant qu'au sol les colonnes de blindés américains prenaient position à la frontière irakienne -- n'attendant plus désormais que l'ordre d'envahir le pays -- et que se poursuivait l'exode de dizaines de milliers de réfugiés dans le Kurdistan, la Maison-Blanche avait une première fois invité le peuple américain et le Congrès à se préparer à une guerre de durée indéterminée, coûteuse en vies humaines.

Ari Fleischer, porte-parole de la présidence américaine, a ainsi déclaré à la presse que les Américains devaient «être prêts pour ce que nous espérons être un conflit aussi court et limité que possible mais comportant beaucoup d'inconnues. [...] Cela pourrait prendre quelque temps, mais nous n'en savons rien pour le moment. [...] Les Américains doivent se faire à l'idée qu'il y aura des pertes en vies humaines et prendre conscience de l'importance du désarmement de Saddam Hussein pour préserver la paix». Il a souligné que l'une des principales préoccupations de l'administration américaine est le fait «que nous faisons face à un ennemi qui pourrait utiliser des armes biologiques et chimiques».

Des signes avant-coureurs du déclenchement des hostilités avaient couru toute la journée. «Une action militaire contre l'Irak est imminente», avait annoncé, quelques heures avant l'expiration de l'ultimatum, le ministère britannique des Affaires étrangères dans un communiqué enjoignant aux ressortissants britanniques de quitter la Jordanie et d'éviter ce pays. Cette déclaration survenait juste après une mise en garde du ministère contre le risque «élevé» d'attentats visant des ressortissants britanniques dans le monde «pendant une action militaire en Irak».

Des soldats sous commandement américain sont entrés dans la journée dans la zone démilitarisée située entre le Koweït et l'Irak, évacuée en début de semaine par les observateurs de la MONUIK (Mission d'observateurs des Nations unies pour l'Irak et le Koweït), ce qui augurait d'un «prépositionnement» en vue d'un conflit. Des colonnes de blindés américains progressaient dans le désert, peu ralentis par les tempêtes de sable dont la météo annonçait qu'elles allaient se calmer pour les prochains jours. La Troisième Division d'infanterie américaine, forte de 20 000 hommes, a pris position près de la frontière, formant un immense arc de milliers de véhicules. Les commandants rapportaient peu d'activité militaire défensive de la part des troupes irakiennes. Dix-huit soldats irakiens ont par ailleurs fait défection à la frontière avec le Koweït.

Autre signe, près de deux millions de tracts ont été largués par l'aviation anglo-américaine sur une trentaine de sites militaires et civils du sud-ouest de l'Irak. Le Pentagone a fait savoir dans l'après-midi que l'aviation américaine avait mené des frappes contre sept cibles militaires irakiennes dans le sud de l'Irak alors qu'un quotidien londonien du soir, l'Evening Standard, disait sans citer de sources que des forces spéciales américaines et britanniques étaient engagées dans des «combats violents» près de Bassorah, dans le sud de l'Irak. L'information a été démentie par Washington. L'objet de ces opérations consisterait à préparer une «tête de pont» pour un débarquement amphibie d'envergure, précisait encore le journal.

Conseil de guerre

Dans la journée, Bush a rencontré les membres de son conseil de guerre, parmi lesquels le vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, le secrétaire d'État Colin Powell et la conseillère à la Sécurité nationale Condoleezza Rice. La Maison-Blanche a également publié une lettre et un rapport envoyés par le président Bush au Congrès mardi soir, lettre dans laquelle celui-ci justifie à nouveau un recours à la force contre l'Irak. La lettre soutient que la Constitution américaine donne au président le pouvoir de «prendre toutes les mesures nécessaires contre le terrorisme international et les organisations terroristes, dont les États, organisations ou personnes qui ont autorisé, commis ou collaboré aux attentats du 11 septembre 2001».

En Irak même, des rumeurs, finalement démenties par l'intéressé, ont fait état hier d'une possible défection du vice-premier ministre irakien Tarek Aziz dans le nord de l'Irak. De son côté, le Bahreïn, qui préside actuellement la Ligue arabe, a proposé d'accorder l'asile à Saddam Hussein afin d'éviter une guerre. Une option que le raïs irakien avait rejetée dès mardi. Selon des informations, l'Arabie Saoudite aurait également offert l'asile au président irakien.

À Bagdad, fortifié par des tranchées et des sacs de sable, les rues étaient plus calmes que d'habitude. Bon nombre de ses cinq millions d'habitants continuaient de gagner la campagne, fuyant les bombardements attendus. Saddam Hussein a ordonné à ses concitoyens de stocker du bois et des barils de pétrole devant au besoin servir à créer un écran de fumée pour tenter de masquer des cibles potentielles qui seraient visées par les bombardements américains.

On s'attendait à ce que la guerre donne assez rapidement lieu à deux jours de bombardements intenses, au moyen d'avions et de missiles de croisière. Ce serait alors la période dite «de choc et d'effroi», qui viserait, par le largage de 3000 bombes, à démoraliser l'armée ennemie et à provoquer des capitulations. La phase «terrestre» du conflit doit suivre très vite, beaucoup plus vite que lors de la première guerre du Golfe, en 1991. Certains experts pensent qu'il ne faudra aux forces terrestres que cinq jours pour atteindre la périphérie de Bagdad. Au total, dans la région du Golfe et alentour, les États-Unis ont déployé 255 000 hommes, appuyés par plus de 700 avions, des hélicoptères, des navires et des chars. La Grande-Bretagne, de son côté, a mobilisé dans la région quelque 45 000 soldats.

Face à une guerre contre l'Irak, la cote du président Bush a subitement bondi dans les enquêtes d'opinion. D'après un sondage ABC-Washington Post mené après le discours de Bush lançant son ultimatum, prononcé lundi, les Américains sont 71 % à soutenir une guerre, contre 59 % il y a une semaine.

Avec l'Associated Press,

l'Agence France-Presse, Reuters et Le Monde


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