Des mammifères politiques
Mots clés : peuple
Les peuples sont comme des éléphants: immédiatement reconnaissables mais difficiles à définir. Les éléphants sont grégaires, ils sont coopérants, mais il leur arrive d'être méchants et solitaires. Ils sont parfois très tendres, souvent brutaux, esprits légers dans un corps lourd, ils ont leurs territoires ancestraux, leurs cimetières, leurs charniers et beaucoup de mémoire. Rien ne les effraie; cependant ils paniquent devant une souris. Une fois en course et enragés, ils piétinent tout dans la verrière. Que cela nous ressemble. Nous sommes le symbole de la puissance, comme l'éléphant, mais nous sommes aussi ridicules que lui, montés sur nos tabourets à faire des cabrioles, très loin de notre nature, pour de la frime et de l'argent. Mais surtout, nous appartenons à une bande, nous nous réclamons d'une identité précise. Notre barrissement est distinctif.
Cette appropriation de la puissance s'effectue donc dans l'ordre de la culture et de l'identité. C'est dire combien le politique est toujours culturel et inversement. Que ce soit par l'argent, la magie, la prophétie, la religion, la culture, disons que le peuple a toujours le sens de la mission. Le vieux clergé qui travaillait à la défense de la race canadienne-française catholique savait le destin sacré de la grande assemblée de ses ouailles en Amérique; ethnie bénie qui devait peupler et convertir le continent. Il fallait endiguer l'hérésie.
Les méchants ne doutent de rien et Hitler avait beaucoup d'amis dans le monde. Il fallait romaniser la Dalmatie, germaniser l'Europe de l'Est, nipponiser l'Asie, et le fascisme ne s'est pas enfargé dans les détails. Ailleurs, les Arabes arabisaient, comme il l'ont toujours fait, les Anglais profitaient de toute la planète, et la loi du plus fort s'appliquait comme de fait un peu partout dans le monde. Dans l'histoire, la France déclarait la fraternité universelle dans la langue française à partir de ses propres valeurs. Elle a parlé de justice et d'égalité juste le temps de se mettre à tuer et à s'entreguillotiner, pour ensuite s'atteler au projet d'un petit empire colonial d'une dureté étonnante, avant de finalement devenir une nation secondaire, certes, mais aussi une grande marchande d'armes et une grande gueule qui ne parle que de paix. Et ainsi va le train des nations amnésiques.
Nous sommes convaincus que les anciennes divisions claniques, ethniques, tribales et j'en passe sont bel et bien révolues. Tous les éléphants auraient désormais la conscience universelle des éléphants. Nous travaillons au futur, c'est-à-dire aux bonnes choses, en oubliant que nous sommes restés des mammifères politiques aux intentions variables. Nous souhaitons encore que la force soit avec nous, mais avec notre Nous, notre peuple, notre gang. Que la foudre tombe sur les autres, pourvu que la tempête nous épargne.
Il faut d'abord être riche et puissant avant d'être charitable et magnanime. Il faut se penser bon pour si bien voir le mal. Il faut être un clan avant de participer au concert des clans. Dans les circonstances, il faut bien composer avec l'absurde. La paix est notre espérance, la guerre est notre fait. Nous disons même sans rire que les États-Nations cèdent aujourd'hui le pas à un ordre mondial supérieur, celui des Nations réunies dans la perspective du bien-être de l'humanité et de la planète. Et pourtant, cela n'est pas. Les Nations unies sont d'abord des Nations entièrement désunies, toutes belligérantes dans l'arène du pouvoir.
L'éléphant américain est aujourd'hui la plus grosse bête de la planète. Tout est dangereusement mondial avec ce géant. Car il peut briser nos espoirs d'un seul coup. Cela s'appelle la force brute. La plus grosse bête, de mémoire d'éléphant, est aujourd'hui enragée, comme si elle avait été blessée. La gigantesque mère a peur. Comme la taille de ses défenses dépasse l'imagination, cela risque de s'embraser dans la savane.
Être petit n'est pas commode. Surtout quand la loi archaïque du plus fort règne dans la cour des grands. Nous n'avons pour espérer que notre conscience et notre parole. Elle sera longue la marche de la paix. Car cette paix, qui n'a jamais existé sur terre, demanderait beaucoup de force pour s'imposer un jour. Il faudrait endormir le géant, ficeler les méchants, résoudre les disputes insolubles, interdire les batailles.
Mais nous sommes loin du compte. La paix n'est pas ici. Elle est en terre promise. Il est normal de marcher ensemble pour essayer de nous y rendre. Nous marchons pour rien mais ce rien est notre seul espoir. Du point de vue de la vie, maintenant, l'humanité est encore un gros éléphant blanc.

