Une guerre urbaine annoncée - Voir Bagdad et faire la guerre

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Guy Taillefer
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 mars 2003

Mots clés :

La prise de la capitale irakienne pourrait s'avérer plus difficile que prévu

Des Irakiens en promenade sur le Tigre, lequel traverse Bagdad, passent devant le collège Mustansiriya. Les gens de la capitale craignent de nouveaux bombardements des ponts de la ville, qui sont vitaux dans la vie quotidienne. En 1991, trois des douze ponts de la ville avaient été détruits.

Photo: Agence France-Presse

Dans leur fuite en avant pour repeindre l'Irak aux couleurs de la démocratie américaine, les États-Unis devront nécessairement passer par la prise de Bagdad. Pourrait s'y livrer la mère de toutes les batailles de la deuxième guerre du Golfe. Le Pentagone avance un scénario optimiste: chute rapide du régime, résistance réduite à sa plus simple expression. D'autres redoutent tout le contraire: une guerre urbaine sanglante.

Les Irakiens et les Américains ont ceci en commun qu'ils partagent la même «culture du fusil», écrivait cette semaine de Bagdad le correspondant du Christian Science Monitor, quotidien bostonien d'informations internationales. Chaque Irakien a sa kalachnikov et son pistolet, ce qui fait de la société irakienne l'une des plus lourdement armées du monde. En Irak, un dicton machiste dit: «Donne tout à ton ami, sauf ta voiture, ta femme et ton fusil». Michael Moore pourrait aller en Irak y filmer une suite à son Bowling For Columbine.

Pendant que le régime, pour tenter de différer les frappes anglo-américaines, détruit ses missiles al-Samoud 2, les Bagdadiens empilent les munitions, dépoussièrent leurs vieux fusils et s'en font distribuer de tout neufs par le parti Baas. Les 43 armureries de la capitale font de bonnes affaires, dit le Monitor. Un fusil coûte 100 $US. Le pistolet Tarik, un produit local, en vaut 200. «C'est dans notre culture d'avoir une arme à la maison», affirme un armurier.

À cette culture générale se jouxte l'état de surarmement de milices et de clans antagoniques sur lesquels Saddam Hussein a appuyé sa dictature. L'armée irakienne, elle, n'est peut-être plus l'ombre de ce qu'elle était en 1990, mais la garde républicaine du président, une armée prétorienne de 50 000 à 70 000 hommes, est copieusement équipée d'armes essentielles au combat en zone urbaine: fusils d'assaut, mitrailleuses, grenades, armes antichars -- et aussi, avantage non négligeable, connaissance des moindres recoins du champ de bataille. «Et si Saddam Hussein, dit de son côté le Los Angeles Times, se montrait assez barbare pour employer des armes chimiques dans sa propre capitale, l'affaire pourrait tourner à l'horreur.»

Ville-poudrière

C'est dans cette Bagdad-poudrière que les soldats américains veulent entrer après l'avoir nappée de centaines, voire de milliers de «bombes intelligentes». Une fois les hostilités déclenchées, les forces anglo-américaines pourraient théoriquement se retrouver aux portes de la capitale en une journée. Saddam Hussein, analyse le LA Times, «sait que ses troupes n'ont aucun espoir en terrain découvert du fait de l'immense supériorité technologique américaine. Il est indispensable pour lui que la bataille décisive ait lieu à Bagdad, où seront déployés les meilleurs de ses soldats et où la technologie américaine sera en grande partie neutralisée».

Fondé sur les rives du Tigre au VIIIe siècle, Bagdad compte environ quatre millions d'habitants. C'est une ville étendue, aux rues étroites bordées de maisons basses. Autant de caches pour tireurs embusqués. Le reporter du journal al-Hayat, quotidien saoudien basé à Londres, écrit que l'une des choses les plus étonnantes «est de voir un peu partout des immeubles se construire» dans cette capitale exsangue et rationnée où les Irakiens, dont les salaires mensuels ne dépassent pas 50 $US, n'ont aucunement les moyens de s'acheter un appartement. Les prix des matériaux de construction ayant beaucoup baissé depuis le début de la crise, les entrepreneurs en profitent pour construire à bon compte en vue de revendre dans l'après-Saddam, quand le marché immobilier aura redémarré -- et en pariant que les dégâts de la guerre seront limités.

Depuis l'entrée des Soviétiques à Berlin en 1945, aucune ville aussi grande n'a été prise militairement. Selon le Pentagone, Bagdad -- le régime comme sa population -- se prépare à soutenir un long siège. Militairement, la stratégie de l'Irak consisterait à absorber la première vague de bombardements avant de déployer ses troupes autour de la capitale avant l'arrivée des alliés. Deux «cercles défensifs» ont été mis en place, le premier à environ 90 kilomètres de la capitale, le second en banlieue. Des batteries d'artillerie antiaériennes sont installées dans la ville même, où on creuse des tranchées et empile les sacs de sable devant les bâtiments officiels et à certains carrefours.

Mais alors que règne dans la capitale une atmosphère d'attente anxieuse, difficile de savoir si ces sacs sont destinés à lutter contre l'invasion américaine attendue ou contre d'éventuelles émeutes populaires, comme celles de 1991, contre la dictature. «En Irak, les gens ne vivent pas, c'est une immense prison», affirme Basil Razzak, Bagdadien d'origine devenu Montréalais depuis 1985. «Pour les Irakiens, la peur d'une intervention est grande, mais le désespoir est tel que plusieurs d'entre eux se résignent en priant pour que la guerre les sorte de cette prison.» M. Razzak est retourné à Bagdad («Une ville magnifique») en 2001 et garde contact avec ses soeurs et ses frères par téléphone. Il a des proches qui sont récemment partis se mettre à l'abri en Syrie, le temps que passe la tempête.

Les risques qui attendent l'armée américaine, pressée d'en finir sans perdre de soldats, n'échappent pas aux stratèges du Pentagone, hantés par le souvenir de Hué, au Vietnam, et de Mogadiscio, en Somalie. Il s'agit de prendre une ville rue après rue, porte après porte, pièce après pièce. Il y a les tunnels, les sous-sols, les égouts... «La guerre en milieu urbain est sans l'ombre d'un doute le terrain de combat le plus difficile», affirme le colonel à la retraite Randy Gangle. «C'est la pire et la plus complexe des situations pour un soldat.»

Si la guerre se porte dans les rues de Bagdad, avertissait récemment ce spécialiste sur les ondes de PBS, «ne vous attendez pas à une belle guerre propre comme Tempête du désert [en 1991], où presque personne n'a été blessé». Il affirme qu'un champ de bataille urbain fait normalement 30 % de victimes dans une armée régulière. «Ceci revient à dire que sur un bataillon de mille hommes, vous pouvez vous attendre à ce qu'environ 300 d'entre eux soient tués ou blessés.»

Tous les soldats américains s'entraînent à un moment ou à un autre à la guerre urbaine à la base de Fort Polk, en Louisiane. L'armée affirme consacrer un million de dollars par jour à ce type d'entraînement. Les «jeux de guerre» s'y déroulent 11 fois par année dans une petite ville fabriquée au coût de 58 millions et s'étalent sur une quinzaine de jours chacun, dans les conditions les plus réalistes possible. Chaque fois qu'un exercice a lieu, ceux qui jouent les guérilleros -- qui ont une connaissance préalable du terrain -- prennent nettement l'avantage. Pour le colonel Gangle, il faudrait au moins doubler le temps d'entraînement, à quatre ou cinq semaines par année. «À l'heure actuelle, les soldats ont à peine le temps de se familiariser avec le combat urbain. Ils ne quittent pas Fort Polk avec une vraie compétence.»


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