Ma petite âme a mal aux pattes

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Serge Bouchard
Édition du mardi 04 mars 2003

Mots clés :

L'âme, croyons-nous, a deux pattes. Il est vrai qu'elle trottine dans l'intention de s'en aller, qu'elle prend un peu d'air avant de s'envoler (qui est la mort bien entendu), il est vrai que l'âme marche et qu'elle prend même des marches, comme on dit, comme on vit, et il est probable que l'âme a du terre à terre en elle, comme les plantes, comme les choses. Il faut bien reposer quelque part. Mais au train où va le monde, il est entendu que l'âme s'essouffle, qu'elle peine et culbute, ne pouvant suivre la parade.

Examinons l'idée. Je roulais l'autre jour sur une route glacée. Je réfléchissais à mes pneus, aux cannelures, à la température et je révisais dans ma tête toutes ces choses relatives au coulant, au glissant, aux dérapages, aux carambolages et aux gros accidents. Notre vie ne tient pas à un fil, elle tient à l'empattement. Quand tu perds pied, tu pars. Échapper son char revient à perdre les pédales ou vice-versa. Dans le mouvement, il est un point de non-retour, un point au-delà duquel la machine s'emballe et la masse s'en va où elle veut. Alors, il ne reste plus qu'à espérer que l'énergie s'épuise sans qu'il y ait trop de casse. Car, l'expression le dit, on a perdu le contrôle.

L'âme, qui a des pattes, comme nous le disions, peut se déformer sous de trop grandes accélérations. L'esprit des pattes nous relie à la terre dont nous oublions trop la nature rassurante. Or, la nature a un pas, elle n'en a pas deux. Elle est routinière comme le maudit. Nos dérapages fréquents viennent du non-respect des vitesses permises. Perdre la tête est l'ultime perte de contrôle. Nous voilà dans le clos avec gros dommage, au coeur, à l'âme et au cerveau. Nous allions trop vite, nous brûlions les étapes jusqu'à l'ultime collision.

Comme s'il fallait être toujours ailleurs, constamment en mouvement et en tournoi pour trouver notre place en avant, nous donnons des vertus cardinales à la bougeotte et aux voyagements. Nous poussons, nous poussons, nous avons le pied pesant. Le savoir-vivre est à l'avenant, les doigts d'honneur courants.

Cependant, trop c'est trop. Le syndrome de la rage au volant résume entièrement notre monde: une bande de furieux solitaires enfermés dans des bulles de métal, des missiles nucléaires laissés à l'aveugle dans l'espace clos des bouchons de la ville. Tout est nuisance à celui qui fonce sans réfléchir. L'air du temps annonce des chemins glissants. Nous entrons dans la tempête à une vitesse folle.

Il n'est pas sûr que l'âme aspire à tant d'actions. Elle a besoin d'ombre, de paix, de continuité. Elle carbure à la stabilité. Cela s'appelle l'équilibre, pour ne pas dire une solide adhérence. J'adhère à la longueur, au bonheur, à la justice. La paix et l'équité sont des villages qui se trouvent très très loin, au bout de très longues distances. Il faut y tendre, il faut y aller, au pas de l'âme qui est lent. L'emprise est importante, l'empattement est crucial, il y a effectivement une bonne marche des choses. L'âme se soucie de dépassement, elle est prudente par nature.

Pour décoller et aller loin, être posé ne nuit pas. Et il faudra se reposer de toute façon. Alors, respirons par le nez (qui est relié par des conduits secrets à l'âme dont le souffle s'échappe par là). Mais le temps est mauvais et l'âme est mise à mal. La pression est immense et le reste, justement, ne coule plus de source mais pisse plutôt de partout, comme autant de petites fuites qui nous vaporisent dans l'air. Celui qui marche et réfléchit donne l'impression d'être immobile dans le peloton. Oui, à la vitesse où va le monde, nos terrains sont toujours glissants. Plus c'est glissant, plus importe l'empattement. L'empatté tient bien la route, il marche. Autant dire qu'il marche pour la paix. Il a le temps de voir venir.

À quoi ressemble une âme qui a perdu pied, les pédales et tout contrôle sur elle-même? Elle devient noire et violette, elle a mauvaise haleine, elle divague sur fond de dérapage, elle en veut à tout le monde, elle parle de vengeance et de guerre, elle roule tempête sans réfléchir, elle émet des bruits sourds, elle s'emballe, saute des plombs, elle vire méchante, devient ethnocentrique, elle se ratatine et brise tout. Sa conduite devient dangereuse. Finalement, elle prend le clos et provoque de très gros accidents, avec morts et blessés innocents.

Le supplément de l'âme se trouve dans l'empattement de nos résolutions. Non, les nations ne sont pas unies, les États non plus. Le Traité de la Bonne Conduite n'est pas encore écrit. La plupart ne savent pas lire les signes du temps. Sur l'autoroute de l'histoire, personne ne respecte le code. Nous ne marchons pas de concert. On ne sait même pas où mène ce train d'enfer. La route ne se partage pas. Le croissance de tout, y compris du scandale, est notre religion. Nous allons sans limites. Les fous du volant s'échappent en avant, sans se soucier de l'état de la route, sans penser une seconde à l'empattement de leurs âmes.

Il y a bel et bien un bouchon devant. Ça va frapper dur quand tout cela va s'arrêter. Ce début de siècle est un carambolage annoncé.

Ma petite âme a mal aux pattes. Elle cherche son souffle, elle est en manque de lenteur. Elle est complètement dépassée.


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com