Le dilemme d'Ankara

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Serge Truffaut
Édition du mardi 04 mars 2003

Mots clés : guerre

Les députés turcs ont beau avoir dit non à la présence de troupes américaines sur leur territoire, leur gouvernement n'entend pas abandonner l'entente qu'il a conclue avec l'administration Bush. À peine avait-on achevé le décompte des votes que le ministre turc des Affaires étrangères indiquait qu'après consultation avec le chef du parti au pouvoir, Tayyip Erdogan, il avait été décidé de présenter une nouvelle motion susceptible de remporter cette fois l'adhésion des parlementaires turcs.

Le calcul des militants de la position américaine est une combinaison faite essentiellement de milliards de dollars et du Kurdistan irakien. Parce que la Turquie est confrontée à la pire crise économique des cinquante dernières années, elle a un besoin urgent d'argent frais. Sur ce front, elle avait obtenu la promesse que la dette contractée auprès des Américains serait radiée. En outre, Washington s'était engagé à piloter le dossier turc auprès du FMI à une condition. Laquelle? Que les sommes allouées soient administrées par les fonctionnaires du FMI. Un impératif qui a ulcéré un certain nombre de députés au point de les convaincre de s'opposer à leur gouvernement.

Pour ce qui a trait au complexe et délicat sujet qu'est le Kurdistan, on se rappellera que, selon l'accord négocié avec Washington, on aurait permis à quatre divisions turques d'occuper le Kurdistan irakien. Aussi paradoxal que cela puisse paraître au premier regard, bien des députés ont voté non à cause justement de cet encouragement à la colonisation. Pourquoi? S'installer à demeure en territoire kurde aurait pour conséquence une fermeture quasi définitive de cette Union européenne que la très forte majorité des Turcs rêve de rejoindre depuis 1962.

Le dernier bastion des opposants rassemble tous ceux et celles qui ont décidé de jouer la partie en collant à l'opinion publique. Celle-ci, on le sait, est très montée contre l'administration Bush. Selon les sondages, pas moins de 80 % des Turcs sont contre toute action en dehors des balises de la résolution 1441.

Tout cela rappelé, le gouvernement d'Ankara entend donc revenir à la charge en déposant une seconde motion au Parlement. Il est plus que probable que celle-ci sera présentée après le 9 mars, soit après les élections partielles à la faveur desquelles le chef du Parti de la justice et du développement, Tayyip Erdogan, devrait devenir premier ministre en remplacement d'Abdullah Gul. Pour convaincre tous les membres de sa formation politique de faire front commun, il faudra évidemment qu'Erdogan propose une motion plus riche en gains potentiels que ceux promis jusqu'à présent par Bush et les siens.

Le dilemme en vue est simple: soit le gouvernement satisfait Washington et s'aliène illico la société civile, soit il refuse et ses chances de rejoindre plus tôt que prévu l'Union européenne augmenteraient au grand déplaisir de Bush.


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