Buzz words
Mots clés : adq
En lisant l'entrevue accordée par Diane Bellemare à notre collègue Josée Boileau, dans Le Devoir de vendredi, on ne pouvait faire autrement que de voir l'Action démocratique du Québec (ADQ) sous un jour favorable. Ce parti ne serait pas celui qu'on pense. L'économiste progressiste, militante du plein emploi, sortie tout droit du Fonds de solidarité de la FTQ pour se présenter sous la bannière adéquiste aux prochaines élections, nous le dit tout de go: ce parti n'est pas ce que vous pensez. L'ADQ ne veut pas démanteler l'État québécois et travaille en faveur de l'égalité des chances, mais avec des moyens différents, dit-elle. On voudrait élire Diane Bellemare!
Les bons d'éducation ne sont pas un buzz word. Il s'agit à la fois d'un projet précis qui aura des conséquences particulières et de l'illustration d'une philosophie, celle en vertu de laquelle l'école publique appartient au marché dans lequel les parents sont des consommateurs. On est en droit de trouver cette vision des choses pour le moins réductrice.
Dans le compte rendu de l'entrevue publiée vendredi, Mme Bellemare demande ce qu'il y a de scandaleux à laisser aux parents le choix de l'école primaire comme on a déjà le choix du cégep et de l'université. Si elle pose cette question, c'est que les bons d'éducation ne sont pas un buzz word mais une idée à retenir. Or, beaucoup de parents exercent déjà, dans le système actuel, le choix de l'école de leur enfant. Les volets et les écoles à vocation particulière se sont multipliés au fil des ans, et ce, avec des conséquences bien concrètes sur l'organisation scolaire, le transport des élèves, l'éloignement des jeunes de leurs amis du quartier où ils habitent, la sélection à l'entrée. Il faudra un jour tirer les leçons de ces expériences.
En outre, Mme Bellemare ne fait-elle pas la distinction entre l'école primaire, qui prend en charge tous les élèves, quelle que soit leur condition, et l'université, qui découle d'un choix de carrière à un âge où l'enfant est devenu un adulte? Enfin, Mme Bellemare suggère qu'il serait préférable que les écoles primaires se spécialisent plutôt que de «niveler par le bas». Je lui soumets respectueusement que les écoles privées, qui occupent les premières places des palmarès, ne sont pas spécialisées mais offrent, au contraire, une formation générale de base et un éventail d'options susceptibles de former un individu complet capable de faire face à la vie dans toutes ses dimensions. Cela n'est-il pas aussi l'objectif de l'école publique?
Prenons l'exemple de la santé. Buzz word? Lorsque l'on veut, comme l'ADQ, permettre à des gens fortunés d'accéder plus rapidement à des soins parce qu'ils pourront en payer le coût de leur poche, on fait de la médecine à deux vitesses. Point. Si telle est l'orientation de l'ADQ, Mme Bellemare, qui est économiste, devrait tenir compte des études qui montrent toutes que la médecine financée par des sources privées coûte toujours plus cher globalement à la société que celle financée par un système public. Celle-ci engendre une bureaucratie plus lourde que celle du secteur public. Car dès lors qu'on permet aux gens de payer de leur poche des soins de santé, se développe un système d'assurances privées qui multiplie les procédures administratives pour juger de l'admissibilité d'une personne (et éventuellement déterminer que celle-ci n'est pas assurable), l'étendue des soins couverts et le montant du remboursement. Les gens seraient-ils mieux servis? Les riches peut-être, et encore. Quant aux autres...
Le changement proposé par l'ADQ doit bien s'incarner dans quelque chose, dans des propositions concrètes. L'ADQ doit rendre publique jeudi la dernière version de son programme avant les élections. La Presse nous apprenait samedi que l'idée du taux d'imposition unique sera abandonnée. L'opération aurait été trop coûteuse pour l'État. Or si ce parti ne fait ni les bons d'éducation, ni le taux d'imposition unique, ni la médecine à deux vitesses, ni ne charcute le Code du travail, comme l'évoque Mme Bellemare, que reste-t-il dans son programme que ne propose pas Jean Charest?
Alors se poserait une question plus simple. Veut-on donner la responsabilité de plus de 50 milliards de dollars de nos impôts à un parti qui n'a aucune racine dans la société québécoise, qui surfe sur les insatisfactions, dont les candidats qualifient de buzz words les éléments centraux du programme, se contredisent les uns les autres (lisez le document de Pierre Bourque)? Bref, ne sachant pas où mener le Québec?
Le fonctionnement actuel de l'État québécois n'est pas exempt de défauts et de contraintes qu'il faut corriger. L'ADQ a su, à plusieurs reprises, mettre le doigt sur des dysfonctions réelles. N'importe quel groupe de pression bien organisé, n'importe quel centre de recherche universitaire, peut faire la même chose. Ce qui est en cause ici, c'est autre chose. C'est la capacité de gouverner.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca.

