Deux cafés, des épinettes et des morues
Mots clés :
Dans ce restaurant sans âge, sans style et sans époque, une pancarte Seven-up qui balance dans le vent, cuisines canadienne et chinoise, je prends un café avec un forestier et un ingénieur. Nous sommes à Lebel-sur-Quévillon, et il neige. Nous parlons d'arbres, bien entendu. Je pose des questions simples, les questions naïves d'un voyageur qui ne voit que des paysages depuis qu'il roule sur les routes, un routier qui n'a que ça à faire, regarder des tableaux qui défilent devant ses yeux. La route est plus qu'un corridor, c'est une galerie.
Bien sûr, je parlais de la beauté du temps. Comment pouvons-nous couper une vieille forêt boréale sans nous poser la question du temps? Ces épinettes sont vieilles, on dirait des sorcières endormies, le dos voûté, le nez pointu, inoffensives, les mains croisées. Couper un paysage qui a mis des siècles à se profiler, c'est une grande décision. Effacer d'un trait le monumental et l'essentiel, c'est une grande affaire. Pas vraiment, semble-t-il. L'ingénieur forestier me dit que l'on replante, que l'on reboise et il connaît des coins où la repousse est spectaculaire. Oui mais ce n'est pas la même vieille forêt, dis-je, ce ne sont plus des paysages anciens, ces horizons d'épinettes noires qui se répètent à l'infini et qui découpent le ciel bas en autant de petites pointes qui traduisent le monotone effiloché. Non, me répond-il. Les paysages changent, ils changent pour toujours. Il est probable que nous ne reverrons plus jamais les paysages originaux. La gueule d'un terrain reboisé n'est pas la gueule d'un terrain naturel.
De bonne foi, je repose mes questions. La forêt vierge du Nord est-elle en train de disparaître à jamais? Pas de réponse. Les commentaires tournent autour des aménagements, des volumes, des rendements, du reboisement, de la surveillance, de ceci et de cela qui est notre discours à tout le monde. Mais en fait, ces gens du milieu finissent par avouer qu'il faut croiser les doigts, c'est-à-dire espérer, que les choses ne sont peut-être pas si pires, qu'il faut bien faire rouler les choses, c'est-à-dire l'économie. L'ingénieur ne sait pas si Desjardins a raison, mais il sait que Desjardins n'a pas tort. L'Erreur boréale le fatigue. Le sacré n'a jamais gain de cause en face de la raison. Ici, on ne coupe pas dans le gras, on coupe dans le beau. Cependant, qui a vu la grandeur monotone de ces tableaux sublimes?
J'arrivais de Miramichi où j'avais tenu les mêmes conversations à propos des poissons de fond, avec des scientifiques et des pêcheurs, autour d'un autre café. Nous avions parlé de la morue. C'est beau la mer, ils sont beaux les villages de pêcheurs. Mais il ne reste qu'à les fermer. Nous avions cru que nos modèles scientifiques représentaient bel et bien la réalité de ce qu'on appelle des stocks. Et nous avons failli. Il y a combien de crabes dans ton panier? Ici, dans la forêt boréale, nous faisons la même chose, nous parlons le même langage, certainement nous aurons les mêmes regrets. Les morues étaient de plus en plus petites, avant de finalement tirer leur révérence. Les arbres sont de plus en plus menus, nous remplaçons une forêt sacrée par une forêt artificielle. Nous tuons l'éternité.
Je sors du restaurant et me dirige vers ma voiture. C'est cela l'économie, ce restaurant et cette voiture louée. Je me souviens être passé ici, sur cette route alors en sable et gravier, en 1966, il y a de cela presque 40 ans. On pouvait dire de cette région qu'elle était sauvage. Elle ne l'est plus assurément. Personne n'a jamais remarqué sérieusement la grande beauté des paysages de la taïga. Nous n'avons pas le culte de l'apparence des choses, la culture de nos propres espaces, l'estime de notre véritable nature. Je roule vers Senneterre. Tout est trembles et broussailles en bordure de la longue route. Nous enlaidissons à la mesure d'un enrichissement dont on ne voit aucune retombée.
Ce que nous protégeons ne semble pas bien protégé. Une Loi nationale sur la beauté du pays, du bâti et du vivant, serait certainement souhaitable. Il faudrait alors tout mettre sur la table. Qui sommes-nous, que voulons-nous, que faisons-nous dans le fond? Où est la richesse qui n'exigerait pas ces sacrifices, ce renoncement? Qui détient les droits sur le beau et le sacré? Et toi mon arbre, qui devrait être l'arbre national, qu'un ministre a jadis écarté de la liste des emblèmes, es-tu autre chose qu'une ressource naturelle?
Je roule et je médite. Oui, nous tuons l'éternité. Je rêve que je gagne le million, que je fais construire ma maison au nord de Chibougamau, que j'achète de la forêt en masse et que je vais dire aux arbres, un par un, qu'ils peuvent s'éterniser tranquilles. J'aurais alors acheté une collection de tableaux privés.

