Opinion

La crise irakienne vue par la France - L'usage de la force ne se justifie pas aujourd'hui

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Dominique de Villepin, Ministre des Affaires étrangères de la France

Édition du samedi 15 et du dimanche 16 février 2003

Mots clés : guerre

Le texte qui suit est tiré du discours prononcé hier devant le Conseil de sécurité de l'ONU par M. de Villepin dans les minutes qui ont suivi la présentation du rapport d'Hans Blix sur le cours des inspections en Irak.

La question qui se pose aujourd'hui est simple: considérons-nous en toute conscience que le désarmement par les missions d'inspection est désormais une voie sans issue? Ou bien estimons-nous que les possibilités en matière d'inspection offertes par la résolution 1441 n'ont pas encore été toutes explorées?

En réponse à cette question, la France a deux convictions.

- La première, c'est que l'option des inspections n'a pas été conduite jusqu'à son terme et peut apporter une réponse efficace à l'impératif du désarmement de l'Irak.

- La deuxième, c'est qu'un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu'il ne saurait être envisagé qu'en dernière extrémité.

Or que venons-nous d'entendre à travers le rapport de MM. Blix et el-Baradeï? Nous venons d'entendre que les inspections donnent des résultats. Bien sûr, chacun d'entre nous en veut davantage, et nous continuerons ensemble à faire pression sur Bagdad pour obtenir plus. Mais les inspections donnent des résultats.

Sur plusieurs de ces points, des avancées significatives ont été obtenues.

- Dans les domaines chimique et biologique, les Irakiens ont remis de nouveaux documents aux inspecteurs. Ils ont aussi annoncé la création de commissions d'investigation, dirigées par les anciens responsables des programmes d'armement, conformément aux demandes de M. Blix.

- Dans le domaine balistique, les données fournies par l'Irak ont également permis aux inspecteurs de progresser. Nous détenons avec précision les capacités réelles du missile al-Samoud. Maintenant, il convient de procéder au démantèlement des programmes non autorisés, conformément aux conclusions de M. Blix.

- Dans le domaine nucléaire, des données utiles ont été transmises à l'Agence internationale de l'énergie atomique sur les points importants évoqués par M. el-Baradeï le 27 janvier dernier: l'acquisition d'aimants susceptibles de servir à l'enrichissement de l'uranium et la liste des contacts entre l'Irak et le pays susceptible de lui avoir fourni de l'uranium.

Nous sommes tous conscients que le succès des inspections suppose que nous aboutissions à une coopération pleine et entière de l'Irak. La France n'a cessé de l'exiger.

Des progrès réels commencent à apparaître.

- L'Irak a accepté le survol de son territoire par des appareils de reconnaissance aérienne.

- Il a permis que des scientifiques irakiens soient interrogés sans témoins par les inspecteurs.

- Un projet de loi prohibant toutes les activités liées aux programmes d'armes de destruction massive est en cours d'adoption, conformément à une demande ancienne des inspecteurs.

- L'Irak doit fournir une liste détaillée des experts ayant assisté en 1991 à la destruction des programmes militaires.

Ces progrès nous confortent dans la conviction que la voie des inspections peut être efficace. Mais nous ne devons pas nous dissimuler l'ampleur du travail restant à accomplir: des questions doivent encore être élucidées, des vérifications doivent être conduites, des installations ou du matériel doivent sans doute encore être détruits.

Pour ce faire, nous devons donner aux inspections toutes les chances de réussir [...].

Alors, oui, j'entends bien les critiques.

- Il y a ceux qui pensent que dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. Mais je rappelle que c'est le fondement même de la résolution 1441 et que les inspections donnent des résultats. On peut les juger insuffisants, mais ils sont là.

- Il y a ceux qui croient que la poursuite du processus d'inspection serait une sorte de manoeuvre de retardement visant à empêcher une intervention militaire. Cela pose naturellement la question du temps imparti à l'Irak. Nous sommes là au centre des débats. Il y va de notre crédibilité et de notre esprit de responsabilité. Ayons le courage de mettre les choses à plat.

Il y a deux options.

L'option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n'oublions pas qu'après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face: cela sera long et difficile, car il faudra préserver l'unité de l'Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l'intrusion de la force.

- Face à de telles perspectives, il y a l'alternative offerte par les inspections, qui permet d'avancer de jour en jour dans la voie d'un désarmement efficace et pacifique de l'Irak. Au bout du compte, ce choix-là n'est-il pas le plus sûr et le plus rapide?

Personne ne peut donc affirmer aujourd'hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu'il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d'un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels?

Donnons par conséquent aux inspecteurs des Nations unies le temps nécessaire à la réussite de leur mission. Mais soyons ensemble vigilants et demandons à MM. Blix et el-Baradeï de faire régulièrement rapport au Conseil de sécurité. La France, pour sa part, propose un nouveau rendez-vous le 14 mars au niveau ministériel pour évaluer la situation. Nous pourrons alors juger des progrès effectués et de ceux restant à accomplir.

Dans ce contexte, l'usage de la force ne se justifie pas aujourd'hui. Il y a une alternative à la guerre: désarmer l'Irak par les inspections. De plus, un recours prématuré à l'option militaire serait lourd de conséquences.

- L'autorité de notre action repose aujourd'hui sur l'unité de la communauté internationale. Une intervention militaire prématurée remettrait en cause cette unité, ce qui lui enlèverait sa légitimité et, dans la durée, son efficacité.

- Une telle intervention pourrait avoir des conséquences incalculables pour la stabilité de cette région meurtrie et fragile. Elle renforcerait le sentiment d'injustice, aggraverait les tensions et risquerait d'ouvrir la voie à d'autres conflits.

- Nous partageons tous une même priorité, celle de combattre sans merci le terrorisme. Ce combat exige une détermination totale. C'est, depuis la tragédie du 11 septembre 2001, l'une de nos responsabilités premières devant nos peuples. Et la France, qui a été durement touchée à plusieurs reprises par ce terrible fléau, est entièrement mobilisée dans cette lutte qui nous concerne tous et que nous devons mener ensemble. C'est le sens de la réunion du Conseil de sécurité qui s'est tenue le 20 janvier, à l'initiative de la France.

Il y a dix jours, le secrétaire d'État américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre al-Qaïda et le régime de Bagdad. En l'état actuel de nos recherches et informations menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d'établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l'impact qu'aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d'aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme?

La France l'a toujours dit: nous n'excluons pas la possibilité qu'un jour il faille recourir à la force si les rapports des inspecteurs concluaient à l'impossibilité pour les inspections de se poursuivre. Le Conseil de sécurité devrait alors se prononcer et ses membres auraient à prendre toutes leurs responsabilités. Et, dans une telle hypothèse, je veux rappeler ici les questions que j'avais soulignées lors de notre dernier débat, le 4 février, et auxquelles nous devrons bien répondre.

- En quoi la nature et l'ampleur de la menace justifient-elles le recours immédiat à la force?

- Comment faire en sorte que les risques considérables d'une telle intervention puissent être réellement maîtrisés?

En tout état de cause, dans une telle éventualité, c'est bien l'unité de la communauté internationale qui serait la garantie de son efficacité. De même, ce sont bien les Nations unies qui resteront demain, quoi qu'il arrive, au coeur de la paix à construire.


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