Cinéma - Une année extraordinaire!

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Odile Tremblay
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 février 2003

Mots clés :

La part de marché du cinéma québécois a augmenté à 12,5 % en 2002

Dans sa course au public, le cinéma québécois a commencé cette année à gagner la partie, et ce, en abordant des genres éclatés. Mais il a aussi joué aux montagnes russes, des cimes du succès de Séraphin aux abîmes de l'échec des Dangereux.

Drôle d'année pour notre cinéma! En décembre dernier, pour sa fin de parcours annuel, il a joué aux montagnes russes. L'année 2002 fut celle des records. Séraphin, Un homme et son péché de Charles Binamé, a engrangé l'or des recettes aux guichets, devenant le film le plus populaire du cinéma québécois. À la stupeur générale, ce film d'époque détrônait en popularité Les Boys 1 et 2 et leurs gags faciles en enfilade.

Ironie du sort que ce succès de Séraphin! Car les belles et moins belles histoires des pays d'en haut avaient semblé au départ si poussiéreuses, si dépassées, et la misère de la colonisation si peu inspirante aux bailleurs de fonds des institutions, qu'ils mirent trois ans avant d'accepter d'injecter des sous dans la tirelire du vilain Poudrier. Voilà les sceptiques confondus: plus de sept millions de recettes au guichet, un succès jamais vu pour une oeuvre nationale! Ça alors!

Un monde connu

On peut, après coup, justifier le succès de Séraphin, se dire que ses personnages forts étaient chargés de symboles collectifs. Par ailleurs, son esthétique, son rythme se révélaient en grande partie télévisuels et rappelaient davantage des téléséries comme Les Filles de Caleb ou Blanche que le langage des films étendards du cinéma québécois. Le fait que de nombreux réalisateurs travaillent à la fois pour le cinéma et pour la télé a rendu flous les repères entre les médiums. Pour entraîner les Québécois devant le grand écran, il est tentant de leur offrir un langage qu'ils connaissent déjà, celui qui a fait ses preuves au petit. Soit! Cela dit, le film de Binamé constitue une locomotive extraordinaire pour notre septième art maison.

La part de marché du cinéma québécois a augmenté de 9,6 % en 2001 à 12,5 % en 2002, en grande partie à cause de Séraphin. Il faut s'attendre à ce que les adaptations de romans mettant en scène nos pionniers gagnent en popularité au cinéma. Le Survenant et les autres oeuvres du genre se préparent à suivre derrière. Depuis plusieurs années, c'était la télé qui avait récupéré les oeuvres du terroir à son profit. Elle a aujourd'hui un rival.

Au moment où le triomphe de Séraphin envoyait le signal clignotant que l'Histoire était la nouvelle vache à lait de notre septième art, en ce même mois de décembre 2002, le film le plus cher de notre histoire (7,2 M$), Les Dangereux de Louis Saia, s'écrasait au fil d'arrivée.

Le film est un navet, soit, mais avec des ingrédients qui auraient dû sembler alléchants au grand public: premiers pas au cinéma des vedettes Véronique Cloutier et Stéphane Rousseau, le réalisateur et le producteur des Boys aux commandes du film. Le public a boudé Les Dangereux, ce qui vient démontrer qu'aucune recette ne marche toute seule et qu'il existe une part d'inconnu tant dans un échec que dans un succès.

Mais, même avec ses ratés, une dynamique s'impose. L'heure n'est plus aux productions confidentielles pour trois pelés et un tondu, du moins quand la grosse machine des institutions les financent. Il faut ratisser le grand public, sinon gare!

«À un film qui gagne des prix dans les festivals, je préfère celui qui a de grosses recettes aux guichets chez nous», affirmait en substance cette année Richard Stursberg, le directeur de Téléfilm. Le ton est donné et il se révèle d'ailleurs inquiétant.

Une affaire de recettes

La tendance de l'heure est de considérer la valeur d'un film en fonction de ses recettes au guichet, la valeur mercantile devenant la valeur tout court. Évidemment, cette tendance se retrouve fortement appuyée par les politiques de Téléfilm Canada, lequel encourage le succès en octroyant des fonds automatiques aux producteurs qui engrangent les recettes.

«Ce fut une année marquée par le public, estime Michel Coulombe, qui a été longtemps directeur des Rendez-vous du cinéma québécois. Oui, l'obsession de Téléfilm nourrit ce sentiment de devoir rejoindre la large audience à tout prix, mais on a quand même rajeuni le public de la comédie à travers Québec-Montréal de Ricardo Trogi. On a réussi à obtenir au Québec un grand succès avec le film de Charles Binamé qui n'est pas niaiserie. En plus La mystérieuse Mademoiselle C. de Richard Ciupka a été très populaire auprès des enfants, ce qui ne s'était pas vu pour un film jeunesse québécois depuis plusieurs années. Ces trois succès nous entraînent sur nouveau terrain.»

Ségolène Roederer, la directrice des Rendez-vous du cinéma québécois, renchérit: «C'est comme si, cette année, on comprenait que le cinéma québécois pouvait être une industrie lucrative. Si bien que les distributeurs investissent davantage dans sa mise en marché, ce qui accentue les chances pour un film de percer.»

Diversité

Ségolène Roederer estime que cette confiance accrue en notre cinématographie maison génère la diversité et la bonne santé générale de l'industrie québécoise du film. À ses yeux, l'année cinéma 2002 fut surtout marquée par la brillante comète de Québec-Montréal de Ricardo Trogi. Ce film intelligent, drôle, frais, collé à l'air du temps, a séduit notamment un public jeune, branché, souvent réfractaire à notre cinéma, cette fois conquis, et à juste titre.

Simon Beaudry, qui compile les statistiques de cinéma au Québec pour Alex Films, fait remarquer que, pour la première fois cette année, les cinq films québécois les plus populaires du cru ont atteint au moins un million de recettes au guichet. Il s'agit de Séraphin, de L'Odyssée d'Alice Tremblay, des Boys 3, de Moïse et de La mystérieuse Mademoiselle C. Québec-Montréal les suit de près avec 900 000 $ de recettes au guichet. «Avant, seules les comédies étaient très populaires. Désormais, les genres se diversifient et le public suit», ajoute-t-il.

Cette année aussi, un film insolite, inclassable et fascinant comme Le Marais de Kim N'Guyen a pu prendre l'affiche sur nos écrans. Autre bon morceau de la cuvée 2002: Le Nèg' de Robert Morin, prisme de regards posés sur un meurtre dans le Québec profond, s'est révélé une oeuvre remarquable, mais si peu flatteuse pour l'ego des Québécois que le public l'a boudée.

C'est ce type d'oeuvres, à la fois exigeantes et peu accessibles, qui paraissent menacées par la vague du succès populaire à tout prix, mais leur disparition appauvrirait beaucoup notre cinéma du futur.

«En 2003, tous les espoirs sont permis parce qu'une diversité se profile encore, mais dans un avenir plus éloigné, il y a peut être des films extraordinaires qui ne se feront pas, estime Simon Beaudry. Cela dit, la nature a horreur du vide, si bien que la multitude des portes de financement qui s'ouvrent et le coût réduit des productions et des nouvelles technologies vont faire en sorte que, tôt ou tard, le renouvellement de la création va se faire.»

Abondance de longs métrages

Autre phénomène parallèle: en partie grâce aux caméras numériques et aux équipements légers qui permettent de faire des films à très petit budget, le nombre de longs métrages québécois réalisés en 2002 a atteint 36 (tous projetés aux Rendez-vous), contre entre 15 et 20 habituellement. Sur le lot des longs métrages, une vingtaine sont de catégorie artisanale, tournés avec trois sous, de la broche à foin parfois, des équipes réduites. Plusieurs sont, à ce qu'on dit, sans grande valeur. D'autres recèleraient des promesses. Chose certaine, ils permettent à des réalisateurs en herbe de casser du plâtre, de se faire la main avant de sauter dans un film solide -- un des grands problèmes du cinéma étant son coût astronomique, qui empêche les débutants de se pratiquer, de jouer d'essais et erreurs. Aujourd'hui, cet écueil est en partie contourné.

Alors quoi? En gros, notre cinéma se porte bien et commence à atteindre son auditoire, mais le fossé risque de se creuser entre productions commerciales et oeuvres artisanales, au détriment des films d'audace qui réclament un certain budget pour vivre. La vigilance s'impose. De plus, on attend encore la grande oeuvre qui redonnera ses vraies lettres de noblesse à un cinéma québécois qui se cherche toujours.


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