L'individu, la communauté

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Michel Venne
Édition du mercredi 12 février 2003

Mots clés : adq

La «libération des initiatives» individuelles et la décentralisation des pouvoirs n'inspirent pas seulement Mario Dumont. On le voit ces jours-ci dans le débat qui se poursuit sur la modernisation du fameux «modèle québécois». À gauche comme à droite, on est forcé de constater la montée de l'individualisme depuis les années 80, en même temps que celle de la volonté des communautés locales de se gouverner. Les citoyens sont plus instruits et plus capables que jamais. Ils n'acceptent plus de se voir imposer des modèles. D'ailleurs, dans le contexte de la mondialisation, le pluralisme est à l'honneur.

Ce constat inspire toutefois deux voies divergentes de prise en charge de ce désir d'autonomie, de participation et de différence. L'une mise essentiellement sur le ressort individuel. L'autre rappelle avec justesse l'importance de maintenir une cohésion sociale, une solidarité et un État national dont les fonctions demeurent essentielles.

En 1989, le Conseil des affaires sociales (qui n'existe plus) publiait un rapport alarmant sur l'état de la société québécoise. Celle-ci était «cassée en deux» sur le plan géographique comme sur le plan social. Le rapport, qui s'intitulait Deux Québec dans un, avait fortement influencé la réflexion politique. Presque 15 ans plus tard, l'ancien président du Mouvement Desjardins et titulaire de la chaire Économie et Humanisme à l'UQAM, Claude Béland, vient de publier une mise à jour de cette étude en collaboration avec Yvon Leclerc, celui-là même qui avait rédigé le rapport original.

Dans La Voie citoyenne (Éditions Plurimedia), les auteurs réunis par MM. Béland et Leclerc constatent un formidable progrès depuis une quinzaine d'années mais lancent en même temps un appel: «Nous devons, pour nos régions, nous mobiliser et agir. Il y a urgence.» Sans quoi celles-ci, écrasées par les métropoles interconnectées, seront laissées pour compte dans la mondialisation.

Or le Québec a considérablement changé. Si, pendant les années 60 et 70, l'État a été l'un des principaux moteurs du développement, il ne peut plus en être ainsi aujourd'hui. Désormais, il doit faire alliance avec la société civile et les simples citoyens. Il faut «faire porter la prochaine étape du développement sur la décentralisation de responsabilités et de moyens vers les communautés locales». Cette voie, écrivent les auteurs, «constitue un pari sur l'intelligence, sur la capacité des femmes et des hommes qui habitent les régions à décider eux-mêmes de ce qui est bon pour eux».

Le changement le plus important apparu au Québec depuis 15 ans, selon M. Leclerc, c'est le renforcement de l'individualisme. Le Québec, à cet égard, n'est pas différent des autres sociétés occidentales. L'individualisme, ici, n'est pas synonyme d'égoïsme, de repli sur soi ou d'insensibilité aux autres. Il s'agit plutôt, dans un contexte où les gens, les jeunes en particulier, sont plus instruits et mieux informés, d'une façon de valoriser l'autonomie et l'affirmation personnelles. Les individus sont aujourd'hui inscrits dans de multiples réseaux d'appartenance qui façonnent leur personnalité en dehors des repères nationaux, familiaux ou culturels traditionnels.

Dans tous les domaines, l'individu cesse d'être un consommateur passif. Aujourd'hui, il fait face à d'innombrables choix et prend plaisir à exercer ces choix en tenant compte de la qualité, de la diversité et du prix. Ces mutations auront un impact certain sur le rôle des gouvernements. Elles «annoncent la fin du modèle unique. Elles exigent de l'État une adaptation de ses modes de fonctionnement uniformisés et standardisés, particulièrement dans les domaines de l'éducation et de la santé. La seule façon de s'ajuster est de décentraliser la responsabilité et les moyens pour appuyer les initiatives en provenance des individus, des organisations et des entreprises».

Vous croyez reconnaître le discours de Mario Dumont? C'est que vous n'avez pas tout lu. Pour qu'une société évolue, elle doit préserver une certaine «cohésion sociale», rappellent les auteurs. Dans le domaine du développement régional, par exemple, on se leurre si on croit qu'on peut décentraliser les fonctions de développement sans les balises d'une politique nationale.

Dans La Voie citoyenne, les auteurs affirment que la compétitivité et l'attrait économique du Québec passent par des liens plus solidaires, moins concurrentiels et plus synergiques entre Montréal et toutes les autres régions du Québec. En outre, l'une des forces économiques du Québec tient dans les politiques nationales qui consistent à soutenir la recherche et l'innovation.

Yvon Leclerc et ses collègues souscrivent au principe de faire confiance aux pouvoirs locaux et de leur confier les moyens de mettre en valeur les initiatives. Mais c'est dans la perspective d'une révision de la social-démocratie qui ne renvoie pas l'individu à lui-même mais l'incite plutôt à s'insérer dans des réseaux et des groupes de la société civile. La Voie citoyenne réhabilite ainsi l'idée de la concertation entre les acteurs d'une communauté locale ou au niveau national. Les syndicats, les associations diverses, ne sont pas présentés par les auteurs comme des repaires corporatistes mais plutôt comme des lieux d'exercice de la citoyenneté.

L'un des mérites de ce livre est qu'il nous montre que ces changements, présentés comme nouveaux par certains partis politiques, sont en réalité enclenchés au Québec depuis le milieu des années 80. Le rôle que joue la société civile n'est pas nouveau même s'il évolue.

vennem@fides.qc.ca

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.


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