Le théâtre intime de Timothy Findley
Mots clés : entrevue
Au mois de juin dernier s'éteignait dans sa résidence de Provence le romancier canadien-anglais Timothy Findley, à l'âge de 72 ans. Un an plus tôt, son dernier roman, Spadework, une histoire intime avec comme toile de fond le Festival de théâtre de Stratford, en Ontario, où Findley a joué et été joué, paraissait chez HarperCollins. Le livre, dans sa traduction française, s'intitule Les Robes bleues. Il paraît ces jours-ci, en France et au Québec, aux Éditions du Serpent à plumes. Théâtre intime d'un grand écrivain.
Aussi, toute l'intrigue des Robes bleues se déroule autour d'un acteur, Griff Kincaid, bel homme talentueux et ambitieux. Marié et père d'un enfant, Griff subit les avances d'un metteur en scène qui réclame que Griff couche avec lui avant de lui offrir une brochette de premiers rôles. Comme d'habitude dans les romans de Findley, on retrouve ici certains échos de la véritable existence de Findley et de ses débuts comme acteur.
«Dans un sens, ce livre survient comme la fermeture d'une boucle», dit, joint en Provence, le documentariste Bill Whitehead, lui-même acteur de formation, qui fut le conjoint de Timothy Findley durant plus de quarante ans et qui fut aussi son agent.
C'est au moment de la fondation du théâtre de Stratford, en 1953, que le jeune Timothy Findley a fait ses débuts sur les planches comme comédien. Le festival, fondé par le journaliste John Patterson, était alors conçu pour se consacrer exclusivement aux oeuvres de Shakespeare.
Entre les pages des Robes bleues, on retrouve cette ambiance inimitable de décor et de costumes, de trac et de performance, de rencontres de comédiens tard le soir après les représentations, dans de petits établissements, qui refait surface dans la mémoire de l'auteur. Comme pour retourner à ces sources, Findley et Whitehead ont d'ailleurs vendu en 1998 leur ferme en Ontario pour s'installer dans un condominium à Stratford.
«En fait, cette ville, telle qu'elle est décrite dans le livre, est double. Il y a le Stratford qui se concentre autour du festival et il y a celui qui se regroupe autour des usines, explique Whitehead en entrevue. Et le Stratford des usines n'apprécie pas les gens du festival. Il croit que les gens du théâtre sont une bande d'homosexuels, ce qui n'est pas vrai!» Le Stratford décrit dans Les Robes bleues, c'est aussi celui qui observait les démêlés de l'ancien président des États-Unis, Bill Clinton, avec sa maîtresse, Monica Lewinski. Et Findley en profite, par moments, pour aborder la question de l'identité canadienne, devant celle, pourtant omniprésente, des États-Unis.
«Sa fuite, écrit-il au sujet du personnage de Jane, une Américaine d'origine vivant à Stratford, l'avait amenée dans cette autre culture dont elle avait tant entendu parler pendant les années troublées de la guerre du Vietnam -- cette autre culture du continent nord-américain, bien que les Américains n'hésitent pas à affirmer qu'il n'y a pas de culture "là-haut", au Canada, et encore moins une culture propre aux Canadiens.»
Findley a aussi abordé le thème de l'ambition, de ce qu'elle nous porte à faire, de ce qu'elle nous refuse aussi.
«Au cours de ses premières années en tant qu'acteur, il avait effectivement subi des avances d'un grand metteur en scène européen, raconte Whitehead à ce sujet. Il avait résisté à ses avances, ne voulant devoir son succès qu'à son véritable talent. [...] Mais il s'est souvent demandé ce qu'il serait survenu s'il avait accepté, ou si ses pressions avaient été exercées sur quelqu'un qui n'était pas homosexuel.»
En fait, Timothy Findley a déjà dit s'identifier beaucoup au personnage de Jane, la femme esseulée de Griff, qui éprouve pour sa part une attirance sexuelle très forte, très physique aussi, pour un employé de Bell venu réparer sa ligne téléphonique. Dans ce roman, plus que dans les autres romans de Findley, on sent le contact des peaux qui se touchent, l'expérience de la sueur sur le corps, celle du désir à l'état pur.
«Je crois que, dans ce livre, il a travaillé sur le corps, et il est allé plus près que jamais de la description de la sexualité, dit Whitehead. Dans la plupart de ses livres, il traitait de la sexualité en se référant à autre chose et en évoquant des similitudes. Cela le frustrait de ne pas pouvoir la décrire. Et je crois qu'il a beaucoup travaillé là-dessus, mais je ne suis pas sûr qu'il était content du résultat.»
Comme certains critiques, Findley a exprimé une certaine insatisfaction envers ce dernier livre, qu'il considérait comme étant «le plus mince» de tous ceux qu'il avait écrits.
«Je n'écrirai jamais un autre livre de cette ampleur», avait-il dit d'ailleurs après la parution de Pilgrim, en 1999, livre qui lui a valu, de façon posthume, le prix des libraires pour le meilleur roman étranger, l'été dernier. Roman existentiel, Pligrim raconte l'histoire d'un historien de l'art qui tente de se suicider, mais dont la mort ne veut pas, et qui finira dans le cabinet du psychanalyste Carl Gustav Jung, juste avant que n'éclate la Première Guerre mondiale. Un an plus tôt, La Fille de l'homme au piano, toujours de Findley, plongeait dans l'univers d'une famille ontarienne juste avant la Seconde Guerre mondiale.
«Peut-être qu'il n'était pas content de ce livre, en effet», commente Whitehead au sujet des Robes bleues. À 70 ans, dit-il, Findley ne sentait plus l'énergie créatrice de ses débuts et se disait frustré des échéanciers fixés par des éditeurs.
Quoi qu'il en soit, Timothy Findley n'a pas cessé d'écrire, jusqu'à la fin, jusqu'à cette fracture du pelvis qui devait lui coûter la vie. «La veille de cette chute, explique Whitehead, il avait établi le plan de son prochain projet, la mise en scène d'une version des Femmes de Troie, replacée dans le contexte de la guerre de Crimée, au XIXe siècle.»
«C'était la première guerre à avoir la couverture des photojournalistes, et dans son idée, le choeur aurait été composé de photojournalistes commentant la guerre.»
Quand à Whitehead lui-même, il travaille pour 2004 sur une édition d'extraits du journal de voyage de Findley, qui s'intitulerait The Journeyman. Sa façon à lui de ne pas laisser tomber le rideau sur l'oeuvre d'une vie.
ROBES BLEUES
Timothy Findley
Le Serpent à plumes
Paris, 2003, 420 pages

