Je suis impuissant
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Je deviens vieux en apprenant toujours. La formule est de Solon et Jean-Jacques Rousseau l'avait placée en début de sa troisième promenade. Apprendre toujours, oui, mais apprendre quoi? Que plus on vieillit, plus on ressent de l'impuissance; que plus on lit, plus on mesure son ignorance. L'être vieillissant apprend qu'il ne sait rien, qu'il ne saura jamais, qu'il est impossible de venir à bout d'une recherche qui nous dépasse. L'admission, la résolution et la renonciation sont les trois compagnes de la durée. Admettre que nous ne savons pas est la marque même de la maturité. Ne pas pouvoir dans un monde où le pouvoir est tout, c'est effrayant.
Oui, l'impuissance est le pire. C'est toujours avec grande tristesse que nous avouons notre impuissance en face de ce qui arrive. Le mot hélas est un mot qui a de l'avenir. Nous sommes tous désolés. Nous sommes tristes devant les injustices, les accidents, les maladies et les malfaisants. Nous sommes abattus par la cruauté de l'histoire, par la bêtise des humains, par la répétition des choses.
Chaque pays a cent versions de son histoire. Vous en aurez pour des années-lumière de recherche en casse-tête pour simplement écrire l'introduction d'un mémoire. Chaque quartier de la ville, chaque village, chaque maison, chaque conscience humaine est un puits sans fond. Et si nous sommes des animaux coopérants, nous sommes aussi le contraire. Tout a une face et son revers.
Si Saddam était mon frère, j'aurais bien des problèmes au souper de famille. Je ne sais pas ce que je lui dirais, question de l'aviser sur la résolution de nos problèmes. Je le tuerais, il me tuerait, nous serions des frères ennemis. Même chose en Israël ou en Palestine. Et ailleurs et partout où l'injustice et la violence font rage. Je ne sais pas pourquoi les gens de Monsieur Bush ont si peur. Ils doivent savoir des choses que nous ne saurons jamais. Je ne sais pas ce qu'il faudrait faire, demain matin, pour mettre fin au tournoi de l'horreur et à l'existence des déséquilibres honteux entre les mondes et les sociétés. Comment remettre l'Afrique sur les rails? L'Afrique dont le seul examen des ethnies, des identités, de l'histoire, ancienne et récente demanderait trois vies de passion, d'obsession, de travail. Je ne sais pas ce qu'il faudrait faire pour réinventer un monde où l'économie serait remise à sa place et où l'or en prendrait pour son argent.
Dans le golfe Saint-Laurent, il y a de cela des années, il y avait de la morue à rouler sur les plages, des morses par centaines de milliers, les phoques étaient heureux, pour ce qu'on sait du bonheur phoque, des grands oiseaux sans ailes marchaient sur les rochers dans l'assurance millénaire que personne ne viendrait les tuer. Maintenant, il n'y a plus de morue, les morses ont disparu, les grands oiseaux furent rapidement exterminés, le ménage fut fait par des hommes qui disaient créer de la richesse (en se fondant sur des modèles aussi mathématiques que mythiques qui démontraient que tout baignait dans l'huile de baleine et que nos plans de gestion étaient bons). Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je suis désolé.
Je termine cette semaine la lecture de vieux livres rares et anciens sur la question métisse à la Rivière Rouge et à Batoche, des textes écrits en 1900, juste après les événements. La complexité de cette affaire défie l'imagination. Que voulaient-ils, qui étaient-ils, qu'avons-nous fait, où allons-nous? Tirer des conclusions universelles à partir des troubles de cette époque est un défi immense.
Oui, le ciel de l'histoire est rempli d'objets et de débris. Il s'en ajoute tous les jours. Chacun demanderait un examen minutieux. Dans l'intervalle, je referme mon livre ancien qui sent le temps passé, je regarde la télé, nous sommes en 2003, la terre tourne toujours, une navette explose et nous vivons une veillée des armes à propos de l'Irak. Il n'est pas impossible que la guerre se déclare pendant la période des Régimes enregistrés d'épargne et de retraite.
Je deviens vieux en apprenant que nous refaisons la même guerre, que nous nous enfargeons dans les mêmes clôtures, que nous suivons une seule voie. Nous avons nos intérêts et nous faisons de notre mieux pour les protéger. La vie est une maladie grave et insidieuse qui n'épargne personne. L'intérêt discrimine, le pouvoir se concentre, le mystère s'épaissit, le mesquin obéit à une loi de fer. Le pouvoir n'est pas fin. Plus on avance en âge, moins on comprend.
Et Rousseau de renoncer, donnant par là raison à l'efficacité des mesquins et à la cruauté du destin. Je suis désolé. Il ne me reste que mon âme. Hélas! Je n'y peux rien. Disait-il.

