Épouvantails

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Michel Venne
Édition du lundi 03 février 2003

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La critique que j'ai faite de la proposition libérale d'enseigner l'anglais dès la première année du primaire m'a valu une diatribe injurieuse de la part d'un organisateur du PLQ sans doute mandaté pour me donner la réplique. Dans Le Devoir de vendredi, André Fortier m'accuse de brandir des épouvantails. Son texte ne peut rester sans réponse, car il véhicule le lot habituel des clichés par lesquels on cherche à donner mauvaise conscience et à faire passer pour des anti-modernes ceux qui se portent à la défense du français. Je refuse de me laisser emprisonner dans cette rhétorique d'intimidation.

Dans ma chronique de mercredi dernier, je m'étais borné à expliquer pourquoi je suis contre l'idée d'enseigner l'anglais en première année. M. Fortier me fait toutes sortes de procès d'intention. Mais surtout, son texte ne contient pas davantage ce qui manquait cruellement dans l'article du député Yvon Marcoux, publié la semaine précédente, et qui a déclenché cet échange: je n'y trouve aucune raison impérieuse de commencer l'enseignement de l'anglais langue seconde dès l'âge de six ans.

L'argument massue des libéraux: on le fait ailleurs, pourquoi pas au Québec? Tout le monde le fait, fais-le donc? Le statut du français est autrement plus vulnérable en Amérique qu'en Europe où cette langue évolue dans un contexte de plurilinguisme et est celle de près de 70 millions de locuteurs. En outre, la connaissance de l'anglais fait des bonds prodigieux au Québec depuis quelques années. Le taux de bilinguisme est déjà à la hausse. L'anglais est désormais enseigné dès la troisième année du primaire et cette langue peut compter sur d'innombrables relais en dehors de l'école: la chanson, le cinéma, la télévision, les jeux vidéo, Internet... Même les boîtes vocales de tous les ministères du gouvernement du Québec... Cette langue n'a pas besoin d'un coup de pouce supplémentaire pour s'imposer.

En plus, il n'y a pas d'unanimité entre les pédagogues quant aux vertus de cette proposition. Une chroniqueuse citait, dans un autre journal, une étude britannique indiquant qu'on peut commencer l'apprentissage d'une langue seconde à l'école secondaire avec le même succès.

L'argument pédagogique des libéraux est donc contesté. Quant à l'argument politique, il est désobligeant. Il consiste à faire passer ceux qui s'opposent à l'enseignement de l'anglais en première année pour des passéistes. J'ai cité à l'appui de ma position le réputé linguiste Claude Hagège. En lisant dans la réprimande libérale qu'il y a chez M. Hagège «un côté vieil empire» d'un «charme suranné», j'entendais le faucon Donald Rumsfeld présenter la France et l'Allemagne comme «la vieille Europe» face à une Europe qui serait moderne, parce que ces deux pays s'opposent aux plans guerriers de George W. Bush. Argument dérisoire.

On veut aussi faire croire que les gens comme moi veulent empêcher les Québécois d'apprendre une autre langue. Je voudrais «substituer la crainte à l'intelligence», semble-t-il.

Le père de la loi 101, le regretté Camille Laurin, le disait lui-même en 1977: «Nous vivons en Amérique, sur un continent où l'anglais est de loin la langue la plus répandue. N'en point convenir relèverait de la folie.» J'écrivais moi-même en décembre que «l'apprentissage d'une langue seconde ouvre les horizons, rend plus autonome et plus mobile, donne accès à d'autres cultures, facilite la compréhension du monde qui nous entoure».

Mais au Québec, nous avons fait le choix il y a trente ans, avec la proclamation du français comme seule langue officielle (une loi libérale), d'en faire la langue commune et de la modernité. Or pour qu'une langue s'étende, il faut qu'une communauté l'investisse symboliquement. Le statut d'une langue dans une société tient dans un faisceau de facteurs, y compris des facteurs psychologiques. Et on sait que le symbole marche en étudiant la représentation que l'on se fait d'une langue.

Or la perception que le Québec n'est plus une société de langue française mais une société bilingue s'accentue et elle est très présente chez les immigrants. Une étude sérieuse a montré qu'à leur arrivée, les immigrants perçoivent dans une proportion de 71 % que le Québec est une société «majoritairement francophone». Mais dix ans après leur installation, ils ne sont plus que 57 % à le penser. Quel malentendu. Les propos tenus par Pierre Bourque vendredi nourrissent la même confusion.

Au Québec, le français a trouvé sa place parce qu'en plus de travailler sur les conditions d'emploi et le statut social des francophones (notamment en leur apprenant l'anglais), l'État et la société ont consenti un effort portant sur l'image de la langue française. Ce travail de promotion positive a été bénéfique. Le Québec vit en français parce qu'il l'a fortement voulu.

Le combat frénétique en faveur de l'enseignement de l'anglais dès le jeune âge, une option qui ne fait pas l'unanimité chez les pédagogues et des linguistes, participe de l'effort inverse: celui de valoriser une langue qui est déjà hégémonique et de dévaloriser en corollaire la langue française aux yeux des enfants qui entrent à l'école comme aux yeux des immigrants qui s'établissent chez nous.

Dans son texte, M. Fortier me fait savoir que l'intention du PLQ n'est pas de commencer l'enseignement formel de l'anglais en première année. Il voudrait plutôt offrir des «activités d'éveil». Il suggère que pour si peu, on pourrait ne pas s'opposer au changement proposé. Je rétorque que, pour si peu, on pourrait fort bien y renoncer.

J'invite respectueusement les libéraux à prendre en considération l'effet symbolique sur le français de leur proposition. Son rejet n'empêche nullement de veiller à ce que les petits Québécois aient, à la sortie du secondaire, une compétence suffisante en anglais pour tirer leur épingle du jeu dans le monde d'aujourd'hui. Surtout que, après tout, leur langue maternelle n'est pas un dialecte en voie d'extinction.

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca.


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