Santé: BLOU

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Carole Vallières
Édition du samedi 01 et du dimanche 02 février 2003

Mots clés : acupuncture

Que diriez-vous d'un hôpital où l'acupuncture serait au deuxième étage, le médecin spécialiste, au septième, et la salle d'op, disons, au quatrième? On vous prescrit des médicaments contre le cancer et vous recevez au même endroit des traitements contre les effets secondaires de ces chères pilules, les deux professionnels se parlent et coordonnent leurs efforts. Hein, vous pensez que je divague?

Quand j'ai demandé au Dr Jean Couture s'il pensait qu'on verrait ça ici un jour, il s'est mis à rire. Pourtant, il voit ça régulièrement, lui. En Chine.

En effet, le Dr Couture s'est lancé dans la coopération médicale il y a un peu plus de dix ans. Il a changé un tout petit bout de la Chine, et la Chine l'a changé. Ça lui a valu la médaille de l'amitié des autorités chinoises et l'Ordre du Canada ici. Si on savait encore reconnaître un héros, on nous l'aurait servi depuis belle lurette.

Reprenons: nous sommes en 1988. Jean Couture est oncologue -- un chirurgien, spécialiste du cancer -- bien en vue à l'hôpital Saint-Sacrement et à l'Université Laval, où il enseigne; il songe à la retraite après une carrière bien remplie. Dans le cadre d'un échange comme cela se fait dans les universités, il rencontre un médecin chinois, qui l'invite à aller le voir chez lui. Jean Couture accepte et, quelque temps plus tard, se rend dans la province de Jilin, une magnifique région du nord-est de la Chine, où le légendaire Norman Bethune a donné son nom à un hôpital. Et... boum. Ce qu'il voit lui arrache les tripes, il est choqué, il est triste, il a le sentiment de retourner 40 ans en arrière avec des cancers si avancés! Il vient de se trouver une mission et, avec le Dr Liu Guojin, il lance un programme de recherche conjoint sur le cancer à Changchun, une ville aussi peuplée que le Québec tout entier. Ça s'appellera BLOU: «Bethune Laval Oncologie Unité»; ça sonne anglais, mais curieusement, tout se passera en français, les Chinois qui viendront à Québec apprendront notre langue! Il y aura des médecins et des infirmières (la moitié du ciel me semble cantonnée dans des rôles de soutien?) qui, à leur retour chez elles, auront des initiatives telles les visites à domicile, ou le transfert du concept de soins palliatifs, qui n'existait pas.

Le BLOU va découvrir que la mortalité due au cancer est plus élevée que les maladies cardiovasculaires et les maladies infectieuses -- on reparlera du sida dans quelque temps, si vous le voulez bien. Pourquoi le cancer du sein est-il en progression et pourquoi voit-on tant de cancers du poumon dans cette ville et dans la région environnante de Jilin? On peut répondre: «les Chinois fument comme des cheminées», ce sera vrai; on dira: «le DDT a une durée de vie polluante très longue», on ne le contestera pas. Cependant, saviez-vous que la cuisine chinoise est une source de maladie? Les émanations de friture à l'huile, dans un lieu contigu sur une longue période, imaginez-vous!

Outre ces causes... objectives, pourrait-on dire, il faut ajouter le comportement des Chinois: les gens ne viennent pas consulter à temps. Ils vont bien voir leur médecin traditionnel, qui soigne avec les herbes et les aiguilles, mais celui-ci ne réfère pas en oncologie... Alors, ces patients arrivent à l'hôpital à un stade si avancé de la maladie qu'on ne peut plus les tirer d'affaire.

Voilà donc ce que le BLOU trouvera au fil des années. Le Dr Couture amorcera le travail en équipe, l'approche multidisciplinaire et collégiale -- une nouveauté pour les Chinois; il insistera sur la notion de soins palliatifs, une petite révolution là-bas. Il amènera même la Société canadienne du cancer pour faire de la prévention. Quand je lui ai demandé: «comment la Chine vous a-t-elle changé, vous?», il a eu un grand sourire et m'a répondu qu'on pourrait en parler longtemps, mais disons, en résumé, que cela l'a humanisé.

Humaniser. En effet, au pays de Confucius, on est écouté. On stimule votre système immunitaire, on suit votre évolution, et le suivi -- l'infirmière dira la même chose -- requiert un investissement émotionnel. Pas romantique, mais une sorte de compassion. Imaginez, la salle des mourants, ils ont appelé ça la salle de sollicitude affectueuse.

J'ai appris cela en regardant le film d'Edgar Soldevilla, un Péruvien qui veut montrer qu'au Québec, on est international en français. Son film offre aussi un point de vue critique de notre système de santé en suggérant que la dissociation entre le corps et l'âme a engendré cette crise de confiance envers la médecine, que c'est la super-spécialisation qui a ouvert la porte... aux médecines douces. Les spécialistes, oui, ont perdu de leur humanité. Comme le dit une survivante du cancer: on sent que nos minutes sont comptées quand on entre dans le bureau du spécialiste.

En Chine, se faire soigner, c'est se ruiner. Paradoxalement, ils ont le système de santé des Américains, moins les assurances. Leur donner nos médicaments n'est peut être pas la meilleure idée: ça coûte cher. En plus, bien sûr, de leur dérober leur savoir ancestral. Bref, là comme ici, il faut apprendre à pondérer et à s'engager dans la longue marche de l'intégration.

- Lire: sur la Chine, Éric Meyer, Sois riche et tais-toi. Pour se mettre à jour, et pour le chapitre sur la santé.

- Voir: le film d'Edgar Soldevilla, Dans l'esprit de Norman Bethune, sur TV5, le mercredi 5 février à 21h30, rediffusion le jeudi à 6h et le vendredi à 14h30.

vallieca@hotmail.com


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