La planète hallucinée

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Brian Myles
Édition du vendredi 31 janvier 2003

Mots clés :

La drogue constitue une monnaie d'échange commune à tous les pays

Le sociologue français Alain Labrousse vient de publier un dictionnaire géopolitique des drogues, véritable bible sur les productions, les trafics, les conflits et les usages dans 134 pays. Un ouvrage qui se lit comme un roman d'espionnage.

Deux diplomates nord-coréens interceptés avec 35 kilos de cocaïne. Les services secrets pakistanais impliqués dans le trafic d'héroïne pour financer leurs opérations secrètes au Cachemire. Des ministres turcs identifiés à une organisation criminelle notoire. Et des gouvernements occidentaux qui s'emmurent dans un silence complice afin de mettre en échec les islamistes radicaux et profiter des narcodollars blanchis.

Steven Soderbergh, le réalisateur de Traffic, peut aller se rhabiller. En matière d'intrigue politique à saveur de substances illicites, Alain Labrousse l'emporte haut la main. Son Dictionnaire géopolitique des drogues (Éditions De Boeck) contient assez d'anecdotes et de scandales pour inspirer des générations de cinéastes, voire pour alimenter la relève littéraire de Tom Clancy.

Alain Labrousse, fondateur du défunt Observatoire géopolitique des drogues, ne se complaît pas dans les coups d'éclat. Son dictionnaire de 745 pages est basé sur des renseignements avérés qui se rattachent tous à un même fil conducteur: la drogue est une monnaie d'échange commune à tous les pays. C'est à se demander si cette planète est hallucinée ou bien hallucinante. «Notre rapport aux drogues est tordu. C'est l'un des domaines des relations internationales où il y a le plus d'hypocrisie, de non-dits et de manipulations à l'encontre des populations», affirme M. Labrousse en entrevue.

L'auteur explique en introduction qu'il n'existe à peu près pas de données fiables ou même neutres sur la production de drogues illégales à l'échelle mondiale et sur le degré d'implication des pays mis en cause. Il est «de moins en moins contestable que l'information [...] est soigneusement filtrée. Les implications financières et politiques du trafic sur une vaste échelle, décrites à longueur de colloques par les spécialistes et incontestablement connues des services officiels, n'apparaissent le plus souvent que sous une forme édulcorée ou réduites à leur dimension spectaculaire», écrit-il.

À titre d'exemple, l'Europe reste très silencieuse sur les activités du Maroc, premier producteur mondial de cannabis, et la Turquie, terreau fertile des laboratoires de transformation de l'opium afghan en héroïne, pour la simple raison que ces deux nations offrent des fronts de résistance contre l'intégrisme islamiste. En Amérique, au Mexique, les États-Unis ont toléré pendant 70 ans le régime du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) même si ses leaders entretenaient, voire choisissaient les cartels mexicains de la drogue. «Les intérêts géostratégiques font passer à la trappe les besoins élémentaires de la lutte contre le trafic de drogue», résume M. Labrousse dans son introduction.

Le dictionnaire vise à combler ces distorsions et ces lacunes en ce qui a trait au savoir sur les drogues. À 175 $ l'exemplaire, il s'adresse surtout aux diplomates, chercheurs, investisseurs et autres personnes intimement liées à l'évolution de ce phénomène mondial.

Une guerre absurde

Une décapante critique de la guerre à la drogue plane au-dessus de l'ouvrage. «La situation a atteint un tel degré d'absurdité», déplore Alain Labrousse. Pendant que les agences de l'ONU maintiennent la ligne dure à l'endroit des principaux pays producteurs de drogue, l'essentiel des profits est encaissé à l'étranger. M. Labrousse situe entre 10 et 15 milliards $US la valeur du trafic de l'héroïne transformée à partir de l'opium afghan. Pourtant, les producteurs afghans et pakistanais «ne captent guère plus que un milliard». La même dynamique d'exploitation des pays pauvres par les pays riches se reproduit avec la cocaïne. Les exportations colombiennes valent en gros «de 35 à 40 milliards de dollars», mais le pays n'en retient que «un ou deux milliards».

En suivant la trace de l'argent, M. Labrousse en arrive à la conclusion logique que les démocraties occidentales profitent elles aussi du lucratif commerce de la drogue. Les liens entre les classes mafieuse et politique y sont beaucoup moins présents que dans les pays en développement, mais les régimes démocratiques s'en mettent plein les poches. «Ils n'ont pas besoin de protéger les mafieux pour en profiter. La plus grande partie de l'argent blanchi par la drogue revient de toute façon dans les économies des pays riches», dit-il.

Il ne s'agit pas de déterminer si cette guerre peut être gagnée ou non mais bien d'en comprendre la fonction. C'est une arme de plus dans l'arsenal des puissants. Elle sert des intérêts économiques, comme ceux de la Chine ou de la Pologne, qui ont accepté que les armes qu'elles vendaient à la Birmanie soient payées avec l'argent de l'héroïne. Elle chambarde également le jeu diplomatique. À titre d'exemple, les États-Unis ont maintenu l'Iran sur la liste noire des pays producteurs pendant de nombreuses années même si les autorités religieuses de ce pays de transit pour l'opium afghan faisaient des efforts considérables pour freiner le trafic et la consommation.

L'arme de la drogue ne fait pas que des victimes à l'étranger. Aux États-Unis, elle est en passe de renouveler les politiques de ségrégation que l'on croyait disparues, affirme Alain Labrousse. La population carcérale condamnée pour des infractions en matière de drogue a bondi de 487 % dans les prisons d'État entre 1985 et 1995. Les Noirs et les Latinos, qui représentent le cinquième de la population du pays, constituent plus de 60 % des détenus. Dans 47 États, les condamnés perdent leur droit de vote lorsqu'ils sont en prison. Dans 12 États, dont cinq du Sud, ils perdent ce droit civique à vie. Résultat? Quatre millions d'Américains parmi les plus pauvres ne peuvent plus voter, dont 1,3 million d'hommes noirs.

Alain Labrousse a longtemps réservé son jugement sur la pertinence d'interdire les drogues. Il se dit aujourd'hui en faveur de la légalisation, d'abord pour la marijuana, ensuite pour les autres drogues, à la condition que le virage soit universel et sanctionné par les Nations unies. Aussi bien dire jamais: en effet, depuis les attentats du 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme sert de prétexte pour poursuivre la guerre à la drogue.


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com