Blix accuse Bagdad de mauvaise volonté
Mots clés : onu
L'inspecteur en chef reproche à l'Irak de ne collaborer qu'à moitié. L'Irak «n'a plus beaucoup de temps», dit Colin Powell

Photo: Agence Reuters
«La chose la plus importante à dire, c'est que nous avons pu avoir accès à tous les sites que nous voulions inspecter et qu'à une exception près, l'accès a été rapide. [...] Mais il ne suffit pas d'ouvrir ses portes. Les inspections ne sont pas un jeu de cache-cache. Plutôt, c'est un processus de vérification aux fins de développer la confiance.»
Son rapport est jugé crucial par plusieurs pour la suite des événements, tandis que Washington et Londres sont en train de masser autour de l'Irak une force militaire qui pourrait atteindre 200 000 soldats. «L'Irak semble ne pas avoir complètement accepté, même aujourd'hui, le désarmement qui lui a été réclamé et qu'il doit mener pour gagner la confiance du monde», a déclaré Hans Blix en présentant son rapport.
Réaction américaine à la veille du discours très attendu du président George W. Bush sur l'état de l'Union, ce soir devant le Congrès: «L'Irak fait tourner les inspecteurs en rond, a déclaré le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer. Le processus continue mais le temps est compté.»
Les comptes rendus des patrons de la Commission de contrôle, d'inspection et de vérification (Cocovinu) et de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) ne nous donnent «aucun espoir de désarmement volontaire de l'Irak», a renchéri l'ambassadeur américain aux Nations unies, John Negroponte. Douze ans après la guerre du Golfe de 1991, les Irakiens «ne coopèrent pas inconditionnellement», a ajouté M. Negroponte. «Dans les prochains jours, le Conseil de sécurité et ses pays membres devront assumer leurs responsabilités.»
La réaction la plus inquiétante est venue du secrétaire d'État Colin Powell, considéré comme une colombe au sein du cabinet Bush: l'Irak, a-t-il dit, «n'a plus beaucoup de temps» pour se conformer aux exigences de l'ONU. Pour la seconde fois en
24 heures, il a accusé le régime irakien d'avoir des liens avec l'organisation terroriste al-Qaïda. Selon un haut responsable américain, M. Powell présentera des preuves du manque de coopération de Bagdad avec la communauté internationale, après une rencontre vendredi entre le président George W. Bush et le premier ministre britannique Tony Blair à Camp David.
Point de vue appuyé depuis le siège de l'Union européenne, à Bruxelles, par la Grande-Bretagne, le plus fidèle allié de Washington, qui a par ailleurs indiqué accepter un nouveau rapport des inspecteurs en désarmement,
le 14 février, comme recommandé par l'Allemagne. Pour le chef de la diplomatie britannique, Jack Straw, le rapport des inspecteurs montre que le président irakien Saddam Hussein «pratique la dissimulation».
Les accrocs
Le rapport de MM. Blix et ElBaradei devant le Conseil de sécurité était expressément requis, deux mois après le début des inspections, par la résolution 1441 adoptée le 8 novembre à l'unanimité par les 15 membres du Conseil de sécurité. La question irakienne fera l'objet d'un débat demain au Conseil de sécurité, fort divisé sur ce dossier.
«Malheureusement», a estimé M. Blix, la déclaration de 12 000 pages remise par l'Irak sur son désarmement le 7 décembre à l'ONU, conformément à la résolution 1441, «ne semble contenir aucun élément nouveau». Cela «montre que l'Irak doit faire des efforts supplémentaires pour prouver que sa déclaration est actualisée et correcte», a-t-il dit. Plusieurs questions, a fait valoir
M. Blix, demeurent sans réponse.
Bagdad n'a pas fourni suffisamment d'éléments sur l'agent neurotoxique VX et sur la véracité de la destruction des réserves de bacille de la maladie du charbon (l'anthrax) alors que, «dans les domaines des missiles et de la biotechnologie, la déclaration contient beaucoup d'informations nouvelles sur 1998 et après». Le chef des inspecteurs a également dénoncé des «informations contredisant les affirmations irakiennes» sur l'usage et la destruction de gaz neurotoxique VX. Concernant l'anthrax, l'Irak «n'a pas fourni de preuves convaincantes» de la destruction de 8500 litres de cet agent biologique, a dit M. Blix. Il y aurait même de «fortes indications» que davantage d'anthrax aurait été produit que ce qui a été déclaré.
En outre, Bagdad a importé illégalement 300 moteurs destinés à la production du missile Al-Samud II afin de lui donner une portée supérieure aux 150 km permis. Celui-là et un second, le missile Al-Fatam, ont été fournis à l'armée irakienne.
Quant à M. ElBaradei, qui a précisé hier qu'aucun programme d'armement atomique n'a été découvert, il a déploré que les inspecteurs n'aient pas pu interroger des scientifiques irakiens en privé, comme le requiert la résolution 1441.
L'Irak a protesté de sa bonne foi hier, déclarant avoir «une sincère volonté de clarifier toute question», selon les termes de l'ambassadeur irakien auprès de l'ONU, Mohamed Al-Douri.
Réactions
Parvenant pour un temps à gommer leurs profondes divisions, les ministres européens des Affaires étrangères ont approuvé hier à Bruxelles, quelques heures avant le dépôt du rapport Blix, une prolongation et une «intensification» du travail des inspecteurs en désarmement.
La présidence grecque de l'Union européenne, qui se range dans le camp des pays opposés à une intervention militaire en Irak, a salué cette position commune comme une «réussite importante».
Le président français Jacques Chirac s'est à nouveau dit «favorable à la poursuite du travail des inspecteurs», comme la Russie, tandis que le chef de la diplomatie allemande Joschka
Fischer a estimé que le rapport démontrait la nécessité «que les inspections continuent». Ces trois pays sont les plus ouvertement opposés au déclenchement d'une guerre.
Au Congrès américain, le chef de file de la minorité démocrate du Sénat, Tom Daschle, a mis au défi le président Bush de montrer les preuves au monde que l'Irak possède des armes de destruction massive.
«Si nous avons des preuves que l'Irak a des armements nucléaires et biologiques, pourquoi ne pas les montrer au monde, comme l'avait fait le président Kennedy au moment de la crise des missiles de Cuba?», a-t-il déclaré devant le Club de la presse de Washington.
Discours sur l'état de l'Union
M. Bush va s'exprimer en direct à la télévision sur la question irakienne ce soir, lors de son discours annuel sur l'état de l'Union. Il avait utilisé cette tribune l'an dernier pour dénoncer «l'axe du mal», composé à ses yeux de l'Irak, de la Corée du Nord et de l'Iran.
«Vous n'y entendrez ni fixation d'échéances, ni ultimatum, a toutefois assuré hier Ari Fleischer. L'essentiel du discours ne sera pas consacré à l'Irak, mais plutôt à la situation intérieure avec l'économie et les mesures de réformes sociales.»
Les propos d'Ari annonçaient un ton moins belliqueux de la part de M. Bush, confronté à une opinion publique américaine de moins en moins disposée à voir les États-Unis attaquer l'Irak. «Personne, mais personne, n'est plus réticent à aller en guerre que le président», a affirmé M. Fleischer.
«Ce sera un discours de guerre», a prédit de son côté Tony Murphy, de l'organisation de paix américaine International Answer. «Quoi que le rapport Blix contienne, Bush veut s'en servir comme gâchette de guerre.»
Avec l'Agence France-Presse, Associated Press et Reuters

