Dialogue de sourds

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Michel Venne
Édition du lundi 27 janvier 2003

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Avez-vous déjà vécu l'expérience désagréable d'être partie prenante à un dialogue de sourds? C'est ce qui m'est arrivé, vendredi soir, à l'émission Droit de parole, à Télé-Québec. Divisés en deux groupes, comme le veut la formule, les souverainistes d'un côté (dont votre serviteur), les fédéralistes (surtout des libéraux) de l'autre. Il n'y a pas eu de débat. Deux univers se côtoyaient sans se toucher. Rien pour faire avancer le Québec. Tout pour enlever l'envie de s'intéresser au sujet.

Ce n'était pas la faute de l'animatrice, l'excellente Anne-Marie Dussault. Mais dans le match qui oppose souverainistes et fédéralistes, les camps sont retranchés dans des habitudes. Nous n'irons pas plus loin sur le chemin de la souveraineté si nous ne cassons pas ce moule.

En sortant du studio, j'ai pensé que si les Québécois ne voulaient pas d'un référendum à court terme, c'est qu'ils n'ont aucun désir de créer les conditions d'un tel dialogue de sourds. Se précipiter dans un référendum consisterait en effet à se plonger dans une confrontation peu invitante entre un comité du OUI et un comité du NON dont on connaît déjà par coeur tous les discours.

La question posée par Droit de parole: la souveraineté est-elle dépassée? La réponse est pourtant évidente. Les pays mènent le monde de nos jours comme depuis des siècles. Quelque 45 nouveaux pays ont été admis aux Nations unies depuis une vingtaine d'années. C'est la souveraineté qui permet à Saddam Hussein de se maintenir au pouvoir en Irak. Mais c'est aussi grâce à elle que la France et l'Allemagne peuvent se dresser contre les plans guerriers de George W. Bush. Depuis le 11 septembre 2001, le débat politique le plus animé au Canada anglais concerne la souveraineté canadienne par rapport aux États-Unis.

La mondialisation a fait renaître l'importance des identités nationales. Les frontières sont ouvertes mais elles subsistent, ce qui explique que les lois divergent de part et d'autre des limites territoriales. Même au sein de l'Union européenne où l'élargissement annoncé à 25 membres vient de tuer pour longtemps tout projet de fédéralisation du continent. Et puis le libre-échange rend plus facile la naissance d'un nouvel État: il est désormais impossible d'isoler un pays sur le plan économique. Bref, la souveraineté ne peut pas être dépassée puisque c'est elle qui structure le monde.

Dans le studio de Télé-Québec, les souverainistes ont spontanément évoqué ce désir pour le peuple québécois d'être libre et responsable de lui-même, de voir son identité reconnue, d'avoir les moyens de rendre sa solidarité plus efficace, comme les autres peuples de la Terre. Mais ces arguments n'avaient aucune prise sur les participants venus défendre l'opinion saugrenue selon laquelle la souveraineté serait dépassée.

C'est qu'il est difficile de s'opposer à la liberté et à la responsabilité d'un peuple. Pour y parvenir, on est obligé de nier l'unicité de ce peuple, sa légitimité ou sa capacité d'être. Alors on essaie de faire croire que ce projet est un projet ethnique, qui exclurait les minorités vivant au Québec. Ou alors on se persuade que le Québec serait incapable d'assumer toutes ses responsabilités. Peut-il défendre la diversité culturelle dans le monde sans Sheila Copps? La députée de Sauvé, Line Beauchamp, ne semble pas le croire. Tout comme André Pratte ne voit plus comment le Québec pourrait protéger l'environnement sans la vigilance de l'État fédéral.

Deux mondes inconciliables: celui où l'on perçoit les Québécois comme formant une nation qui veut être libre et responsable; celui où l'on perçoit le Québec comme le foyer d'une minorité incapable de s'ouvrir aux autres et de se gouverner elle-même. Qui n'en aurait pas besoin, d'ailleurs.

Qui veut d'une prolongation de ce débat sans queue ni tête?

J'ai proposé ailleurs une démarche vers la souveraineté qui nous ferait sortir de ce type d'affrontement stérile en mettant fin à l'obsession référendaire. Il faudra un référendum, en bout de course, pour confirmer la volonté démocratique des Québécois de former un pays neuf. Mais pourquoi plonger rapidement les citoyens dans un duel improductif? Il faut une démarche préalable qui mise sur la mobilisation des citoyens plutôt que sur le face-à-face partisan.

La démarche vers la souveraineté doit être envisagée comme une réforme, étalée sur quelques années. Un ministre pourrait être responsable, avec une équipe de fonctionnaires dans tous les ministères, de la transition du Québec du statut provincial au statut national. On pourrait rédiger une constitution québécoise, réformer les institutions démocratiques, intéresser les citoyens à la chose publique en décentralisant l'exercice du pouvoir en redistribuant les responsabilités en favorisant l'action communautaire et en renforçant, par toutes sortes de politiques, le sentiment d'appartenance nationale au Québec. En même temps, le gouvernement du Québec pourrait faire ce que Pauline Marois appelait «des gestes de souveraineté» et ainsi s'en rapprocher, étendre ses champs de compétence et élargir sa représentation à l'étranger.

Il s'agit de rendre la souveraineté plus concrète et familière. Commencer à la faire au lieu d'attendre le Grand Soir. Une mobilisation au lieu d'un duel.

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca


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