Proudhon et les 44 nains

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Serge Bouchard
Édition du mardi 21 janvier 2003

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Je sais bien que Proudhon, Saint-Simon, Tocqueville, Lamartine et les autres, je pense à David Ricardo mais surtout à son maître, Adam Smith, qui avait trouvé les sources de la Richesse des Nations, ce qui avait conduit Malthus à conclure qu'il fallait empêcher les pauvres de venir au monde, je sais bien que toutes ces lumières croyaient au progrès. Je sais aussi que les révolutions techniques et morales n'ont pas empêché les riches de s'enrichir plus encore malgré le scandale, la misère et les désanchantements, ce qui a aussi profondément découragé des écrivains comme George Sand et Flaubert, ce dernier allant jusqu'à soutenir que son époque était entièrement une époque ratée.

Il n'est pas facile d'être jovial quand on vit sous le roi Louis-Philippe en attente d'un troisième Napoléon, histoire de révolutions avortées et de politiques européennes ésotériques dont personne ne se souvient vraiment sinon que c'était outrancieusement compliqué, relativement naïf, fort petit, très ennuyeux, mais nommément très douloureux pour le monde ordinaire qui perdait vie et santé dans les grisailles et les poussières de la révolution industrielle.

L'Angleterre se trouvait bien belle sous le règne de Victoria et du prince Albert, un prince consort plus allemand qu'anglais (plus saxon que celte, plus angle que picte), mais qui était surtout un homme de convenances et de savoir-vivre, un homme d'étiquette, c'est-à-dire de manières et de manies. Je sais bien qu'en ces temps bénis de la pensée logique et de l'action mécanique, tous croyaient au progrès.

Pendant ce temps, qui fut un siècle, autant dire une éternité, le président américain Andrew Jackson préparait démocratiquement le nettoyage ethnique des peuples amérindiens de l'est du Mississippi, sa nation exemplaire allait s'étendre à l'Ouest telle une bande de chacals enragés, l'esclavage était une donnée d'espèce, le Sud et le Nord allaient s'empoigner dans une étreinte mortelle qui emporta 600 000 jeunes hommes dans la tombe des soldats, Pullman jetait les bases des relations de travail en considérant les ouvriers comme des ennemis de l'entreprise, racaille que l'on a le droit de tuer quand elle se rebelle contre l'autorité, la famille Dupont, venue d'une France qui s'y connaissait en armes à feu, faisait discrètement fortune dans la poudre explosive, New York grandissait les pieds dans le sang des immigrants et la tête dans la haine clanique, Winchester trouvait le principe de la répétition dans le mécanisme du coup de feu des carabines, les États-Unis devenaient l'Amérique.

Meanwhile, le Canada suivait son train, d'un océan à l'autre, humiliait Gros-Ours, Petit Pin, Fabricant d'Éclats, Riel, Dumont et combien d'autres, jusqu'à Pied de Corbeau (au pied des Rocheuses); le ministre Caron dépêchait l'armée canadienne pour réprimer toutes ces sociétés de métis et de sous-hommes qui, en défendant leurs droits dans les terres de l'Ouest, s'opposaient à l'ordre national. Puis, le Canada effaçait ces tragédies de sa mémoire historique, les réduisant plutôt au statut d'anecdotes juridiques alors qu'elles devraient se ranger parmi les plus grands faits de notre histoire d'acier trempée. En ce grand siècle, le même Canada faisait maison nette des magnifiques forêts de pins et de chênes de tout l'est du pays, éradiquant à jamais des paysages que seuls nos ancêtres auront vus mais que nous ne pouvons, nous, qu'imaginer. (Nous serions capables de les reproduire par l'entremise de la magie infographique, ce en quoi nous sommes très bons, qualité qui sera fort utile quand nous voudrons, demain, visualiser abstraitement une forêt boréale afin de savoir à quoi cela pouvait bien ressembler, la taïga.)

Les travailleurs chinois, eux, se faisaient exploser en dynamitant la voie du Canadien Pacifique (avec de la poudre Dupont). Gobineau, entre la rédaction de deux chapitres de l'Inégalité des Races, chassait le gros gibier dans l'hinterland terre-neuvien, terra incognita devenue terrain de jeu pour aristocrates en mal de grand air. Et nous aussi, nous croyions au progrès. Et les femmes enfantaient, les bûcherons bûchaient, les pêcheurs pêchaient, les colons colonisaient, les ouvriers s'échinaient pour l'enrichissement de la nation, comme de raison.

Hier soir, à l'heure où les grands réseaux américains se le disputent en matière de créativité et de cotes d'écoute, j'ai eu la chance de regarder la dernière création télévisuelle américaine. Ce sont des concours. Premier tableau: un homme et un ours ont chacun devant eux une assiette remplie de plusieurs centaines de saucisses à hot dog. Qui finira son assiette en premier? L'ours, de justesse. Deuxième tableau, c'est le plus beau: une course entre un éléphant et 44 nains, les deux parties hâlant chacune un DC-10. C'est l'éléphant qui a gagné, ou était-ce les nains, je ne sais plus. Mais cela n'a aucune importance. On nous annonce un match revanche.

Alors pourquoi nous attrister des vices de l'Histoire? Nous avons la télévision. Nous pouvons nous divertir, nous sommes dorénavant assis sur notre postérieur. Je ne sais pas ce qu'en auraient pensé Proudhon, Lamartine et autres lumières des temps passés. Je ne sais pas pour le progrès. Adam Smith a écrit sur l'Origine de la Richesse des Nations. Il n'a pas écrit sur ce que les nations allaient faire de leur richesse. Regarder sur écran géant la beauté que nous avons tuée, la dignité que nous avons perdue.

Reste que c'est incroyable ce que nous pouvons faire avec des nains et des ours, des saucisses et des avions.


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