Dossier noir

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Serge Truffaut
Édition du vendredi 17 janvier 2003

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D'ici le terme du printemps, la Cour suprême des États-Unis décidera s'il y a lieu ou non de sonner le glas de la politique baptisée affirmative action, ou discrimination positive. Même si l'administration fédérale n'est pas partie dans cette cause, le président Bush n'a pas hésité à verser au dossier la position de la Maison-Blanche. Dans l'esprit de Bush, il ne fait aucun doute que ce principe doit être guillotiné.

Pour la première fois depuis 1978, la Cour suprême des États-Unis a estimé qu'une plainte déposée contre la discrimination positive était recevable. Trois candidats à l'admission à l'université du Michigan sont à l'origine de ce dossier qui va remuer les entrailles du pays comme jamais depuis les 30 dernières années. La charge émotive, la portée symbolique, les effets jugés pervers par les uns, les conséquences jugées positives par les autres, sont autant de variables ou de facteurs avec lesquels la classe politique, les ténors du droit et les militants de tous les côtés s'affronteront dans le cadre d'un débat qui sera aussi vif que sanglant.

Pour saisir, si tant est que cela soit possible, la portée de l'enjeu en question, on se rappellera que c'est le président Richard Nixon qui obligea tous les employeurs à l'observance de la discrimination positive. Cette politique fut arrêtée après que la commission Reiser eut conclu que si un geste fort n'était pas fait pour rééquilibrer la balance des chances entre les Noirs et les Blancs, le pays sombrerait dans le chaos. C'est ainsi qu'on emprunta et imposa un concept développé principalement par le philosophe John Rawls, qui stipule que «chaque individu dispose d'un nombre égal de libertés et que les inégalités ne sont acceptables que si elles aident les plus nécessiteux et si elles sont équitablement réparties». Si ce concept a été transformé en un fait de droit, il en va tout autrement de l'une des réalités qui en découlent. On pense évidemment aux quotas.

Afin de traduire dans les faits le principe en question, on a logiquement décidé, pour rester dans le domaine de l'éducation, de quantifier le nombre d'élèves. Par conséquent, on s'est mis à calculer et à jongler avec les quotas. Bizarrement ou paradoxalement, ceux-ci sont inconstitutionnels. Plus d'un citoyen ou groupe de citoyens ayant constaté cette brèche, des États ont été poursuivis, et plus d'un a perdu sa cause. Résultat net: la Constitution américaine laissant à chaque État le soin d'adhérer ou non à la discrimination positive, certains d'entre eux ont décidé de ne plus en observer les règles. On pense notamment à la Californie et à la Floride.

Dans son intervention, le président Bush s'est inspiré du travail de ces individus qui ont combattu cette politique par le biais des quotas. Selon lui, c'est à cause de ces quotas qu'il faut tordre le cou à un principe conçu pour mettre à bas la discrimination. La position adoptée par la Maison-Blanche a ceci d'éminemment critiquable que l'application du principe en question est loin d'avoir mis un terme au délit de faciès. À cet égard, on se rappellera par exemple que dans la foulée d'une plainte contre les concessionnaires Nissan, tous les constructeurs automobiles ont été mis à l'amende. Pourquoi? Les consommateurs noirs devaient débourser en moyenne 608 $ de plus que les Blancs pour acheter une voiture.

Cela étant, il est exact, parce que maintes fois vérifié, que la discrimination positive a eu et a son lot d'effets pervers. Le premier, et non des moindres, étant que la préférence basée sur la couleur de la peau a favorisé, selon certains chercheurs, le maintien du racisme. Le deuxième étant que la culture de la diversité induit que tout individu qui appartient à tel groupe ethnique pense comme le groupe. Autrement dit, il y a négation de son individualité propre. De façon plus insidieuse, on a instillé le doute sur les capacités réelles de tel diplômé. Faute d'avoir adapté cette politique à la réalité sociale du temps présent, les étudiants qui subissent plus que tous les autres les affres de la discrimination positive sont les Asiatiques. Plus précisément, les enfants des boat people. Enfin, on a encouragé une balkanisation de l'esprit, de la pensée. Et on en passe.

Plutôt que de souhaiter la mise à mort de cette politique, il faudrait s'atteler à une rénovation profonde de celle-ci en fonction, peut-être, de la classe sociale.


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