Santé: Aimons-nous quand même

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Carole Vallières
Édition du samedi 11 et du dimanche 12 janvier 2003

Mots clés :

Il a commis ce geste désespéré par amour. C'est une affaire de coeur qui serait à l'origine du drame. J'ai entendu ça à la télé et à la radio, la même phrase partout. Parfois, je me demande si on prête attention à ce que disent les journalistes. Je sais : on répète ce que vous nous dites.

Pensez-vous sérieusement que c'est par amour ou avec son coeur qu'un homme menace, frappe ou tue la femme qui le rejette ? Que c'est son coeur déchiré qui le pousse ? Allons ! Le goût du pouvoir, la volonté de dominer, le désir de vengeance... Est-ce que ça pourrait faire partie du portrait ? On pense peut-être que c'est évident ; le raccourci de l'amour nous fait comprendre le tout du violent ? Permettez mon désaccord.

C'est comme les maisons de refuge pour les femmes battues. C'est une drôle de logique, enfermer les femmes et laisser courir librement les hommes violents -- jusqu'au refuge, si ça se trouve. Qui donc protège-t-on ?

La Santé publique et l'intervention communautaire peinent à articuler une réponse adéquate. Pour quelques groupes de femmes qui portent à bout de bras l'aide qu'ils offrent, des policiers dont on flatte toujours les progrès mais qui manquent de vigilance. Est-ce leur commerce avec la violence qui les désensibilise des drames de couple ? Vous souvenez-vous de ce slogan des années 70, « le privé est politique » ? À la même époque, une Américaine avait lancé : dans quel état de guerre vivons-nous ? Je vous le demande... et ne me parlez pas de l'Irak !

Nous savons tous que c'est une question complexe. Pourquoi une femme se victimise-t-elle, pourquoi accepter le premier coup ? Après tout ce qui s'est dit, écrit, discuté, comment un policier peut-il classer une menace de mort comme une affaire sans fondement ? C'est l'aspect privé des relations amoureuses qui empêtre les interventions dites communautaires. Le privé est politique ? Délicat équilibre à retrouver chaque fois qu'un nouveau problème surgit. Cela repose cependant sur des bases idéologiques, et tout est là, n'est-ce pas ?

N'allez pas croire que je sois exempte de violence. Pas plus que vous. Que celui qui n'a jamais abusé d'un plus faible que lui aille au paradis sans délai. Nous savons donc, d'expérience, que la violence est un aveu d'impuissance et qu'elle meurtrit la personne qui l'exprime. Que la violence est aussi un abus de pouvoir qui procure satisfaction -- l'enivrement du pouvoir, qui engourdit le sens moral.

On ne fait pas un geste de haine par amour. La douleur d'être abandonné, la souffrance de perdre l'être aimé ou l'impossibilité de faire le deuil de cette partie de sa vie ne provoquent pas la violence. Même le sentiment d'avoir été trahi, qui est une émotion forte, peut induire l'introspection plutôt que la vengeance. Si...

Si on s'aime. Il faut donc parler d'amour et de paix. Amour de soi. Paix avec soi-même. Cette hygiène de la pensée aura des conséquences sur la santé mentale et physique. Mais s'aimer est ardu. Apprendre à nos enfants à s'aimer est interminable.

Pensez à ces petites idées qui passent vite dans la tête, qui vous grugent furtivement et chuchotent que ça ne marchera pas, que vous n'êtes pas digne, que les autres vont vous juger sévèrement... Bref, un discours censeur auquel on ne prête pas attention. On agit, travaille, avance, rigole et sauve la face, on y croirait presque. Une phrase s'échappe, et si on l'entend, on s'étonne. Une personne que vous admirez et qui dit, au détour d'une phrase, « je ne suis pas beau », comme un fait banal et indiscutable, et vous devinez le drame intime. Ce séducteur -- ah ! ce qu'il a fait la java ! -- et vous pensez que c'est tout lié. Sa violence aussi.

Ce corps à aimer. Pensez aux beautés reconnues qui sont tracassées par cette petite imperfection. Tiens, l'autre soir, la conversation a remis sur la table ces études qui ont montré que la beauté est un critère de succès professionnel, un atout pour les embauches et les promotions. Une patronne m'a raconté qu'elle s'est observée réagissant devant la beauté ou la laideur lors de sélections de candidats, et ce qu'elle a remarqué, c'est le mal-être des gens qui ne sont pas beaux. Ils manquent de confiance en eux, ils ne se mettent pas en avant, se victimisent parfois. Une autre fois, un homme de grande taille m'a affirmé que sa taille lui a déjà fait perdre des postes lorsque le patron était petit et complexé de l'être.

Aimons-nous quand même, chantait Yvon Deschamps. Trente ans plus tard, vous, moi, ne sommes toujours pas débarrassés des contre-discours qui nous besognent sur pilote automatique. Qu'est-ce que je fais ici ? Comment telle personne peut-elle s'intéresser à mes affaires ? Vous savez comment Sri Aurobindo appelle ces petits Pacmans qui refont éternellement leur chemin en nous ? La mafia de la pensée. Elle est puissante, rusée, on doit la combattre, sachant qu'elle revient toujours. Beau programme !

- Relire les paroles de la chanson : http://site.ifrance.com/leparolier/textes/aimonsnous.htm.

- Une lecture ? Puisqu'on en parle, un classique : Sri Aurobindo - L'Aventure de la conscience, chez Buchet-Chastel. Par Satprem. Sur Internet : http://www.ire-miraditi.org/publications/aventure.html.


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com