Un essuie-glace enrobé de téflon

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Serge Bouchard
Édition du mardi 07 janvier 2003

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Sachons que seuls les petits Jos Connaissant survivent aux intempéries et traversent les tourmentes sans difficulté aucune. La vie est si facile quand on sait faire. Il n'y a pas de problèmes, juste des solutions. Prenez un homme mince et en santé, qui bricole avec un petit sourire en coin, une femme qui pose une feuille de gypse au plafond sans l'aide de personne, prenez un couple à la retraite qui s'amuse à déjouer la contrariété grâce à sa fréquentation assidue du premier Canadian Tire venu, et voilà que vous dépeignez le bonheur de vivre sans coup férir au milieu des tempêtes, de la misère qui menace et des rénovations urgentes. Le temps n'est jamais adverse à celui qui possède des essuie-glaces recouverts de téflon, à celle qui possède des pinces et des rallonges pour rejoindre le plus inaccessible des boulons.

Oui, c'est la lutte épique entre deux personnages mythiques: Jos Connaissant contre Jean Narrache. Et plus Jean en arrache, plus Jos se réjouit. Car on vous l'avait bien dit. Que serait la société sans les outils appropriés? Où irions-nous sans gadgets en tout genre? Ecce homo, ecce pneu canadien. D'ailleurs, cela se vérifie. On ne passe pas au travers de sa vie sans rechargeur à piles ou sans puissant compresseur mobile. La malchance n'existe pas, le malheur non plus et la souffrance encore moins. Les vendeurs de tout et rien vous le diront: il suffit d'avoir les bons outils.

Consommateurs, attachez vos tuques et ceintures. Vous maîtrisez désormais votre destin. Fini le mauvais oeil, terminées les croyances absurdes, les théories païennes, le vent du diable et la glace bleue. Parmi tous les pneus à neige sur le marché, une seule marque est la bonne. À vous de la trouver. Si vous dérapez avec les mauvais pneus, alors c'est que vous êtes un irresponsable décrypteur. Vous n'avez pas consulté le livre. Deus ex machina, en vérité je vous le dis. Dieu est mécanicien. La panne est pour les grands pécheurs, ceux qui n'ont pas su se prémunir. Ils n'ont pas vérifié les détails avant de partir. Ils lisaient la Bible alors qu'il fallait lire le Catalogue du Quincaillier.

Oubliez saint Christophe, patron des voyageurs, vive Canadian Tire, patron des bons wippeurs. Les bons outils font foi de tout, ce sont les armes sacrées, les glaives de la modernité. Avez-vous payé trop cher, avez-vous le nécessaire, fréquentez-vous le bon magasin de fer, est-ce la bonne affaire? Voilà les questions principales de notre nouveau millénaire. Les intelligents et les intelligentes ne sont jamais indigents et indigentes. Ils ne prennent jamais le clos sur les routes glissantes. Ils ont les meilleurs placements et les meilleurs espaces de rangement. Le bonheur commence par un bon tournevis et il finit par une bonne clé à molette.

Jean Narrache ne dit rien. Il roule l'impossible avec ce dont il dispose. L'essuie-glace englacé, la chaufferette brisée, des pneus d'hiver vieux de deux étés, il traverse la nuit des grands déserts du nord, cigarette au bec, café tiède entre les jambes, bougrine sur le dos, un grattoir dans la main, à essayer de dégivrer l'intérieur du pare-brise, en se demandant si l'indicateur du niveau d'essence est fiable. Voilà de quoi la vie est faite, finalement. Du trouble, beaucoup de trouble. Mais Jean Narrache tient quand même bien la route qu'il ne voit presque pas, il supporte le froid qui fait tourner les roues carrées, et ainsi de suite qui est fort maudit. Il sait chauffer celui qui gèle.

En attendant, Jos Connaissant se moque bien de ce monde de misère, lui qui conduit une grosse camionnette noire, équipée pour veiller tard. Il a des sifflets pour éloigner les orignaux et les chevreuils, du sel, du sable, un téléphone main libre, une batterie de rechange, des chaînes de traction, un survolteur intelligent, un rechargeur performant, des lampes de poche inusables qui pointent la lumière jusqu'aux étoiles éloignées, des fusées, des triangles, un treuil, un GPS, un CB, ses fameux essuie-glaces miracle, une couverture chauffante, du cognac, deux chandelles. Mais, plus souvent qu'autrement, il ne voyage pas dans les déserts du nord. Il limite ses déplacements. Il rôde dans les alentours de la ville, là où ses équipements sont inutiles. Il se tient dans les stationnements de centres commerciaux. Il ne sait plus chauffer celui pour qui les choses roulent d'elles-mêmes, comme sur un tapis de roulettes.

Somme toute, le Quincaillier a bien raison. Les patentes sont bel et bien notre péché mignon. Il est d'ailleurs recommandé de toujours avoir les bonnes affaires en cas de n'importe quoi. Cependant l'humilité reste de mise. Car plus nous nous occupons des outils, moins nous nous occupons de l'oeuvre. Le savoir-faire se perd quand tout se résume à la valeur des instruments. Notre époque est si facile que la difficulté nous désarme. Nous pourrions aller loin, mais on ne décolle pas. Cela s'appelle s'en aller nulle part, tout équipé.

Je rêve de voir Jos Connaissant prendre le clos, de l'entendre maudire ses essuie-glaces en téflon qui lui ont clairement fait voir son dérapage sur une glace noire que même ses pneus magiques n'arrivaient pas à mordre. Juste pour entendre rire Jean Narrache dans sa barbe de trois jours.


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