Le père Noël n'est pas une ordure
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Chaque année, pendant la période des Fêtes, mon âme de mélomane souffre. Les radios commerciales dégorgent une sirupeuse programmation de chansons toutes plus nulles les unes que les autres qu'entonnent pour des raisons de fric les anges vénaux de nos campagnes.
Dans ce joyeux tintamarre et cette harassante course au cadeau idéal, seuls quelques esprits critiques venaient troubler l'adhésion quasi unanime. Ils rappelaient, avec raison, la commercialisation outrancière, la pression publicitaire exercée sur des parents démunis, l'isolement des exclus, etc., occultant, involontairement je pense, l'aspect familial, festif, réjouissant de ce Noël qui, après 2000 ans, s'est transformé en période de fête dans le sens le plus général et le plus englobant du terme. De toute manière, ce sont généralement ces mêmes personnes qui parviennent à organiser des célébrations pour ceux qu'on oublie souvent d'inclure dans le joyeux cortège.
Depuis quelque temps, des esprits autrement chagrins et tristes sont venus jeter leur gros pavé idéologique dans la mare de Noël. Drapés dans le sombre et étouffant manteau de la rectitude politique, ils invoquent Allah, Yahvé, Bouddha ainsi que les dieux laïcs de la Révolution française pour dénoncer ce Noël chrétien et hégémonique qui tenterait d'imposer à des minorités opprimées une religion et des valeurs qui ne sont pas les leurs.
Quelle tristesse!
Le ridicule ne tue toujours pas, quelle tristesse! Ces pharisiens de l'égalité universelle ont presque réussi, dans certaines villes canadiennes dont Montréal, à transformer le joli sapin de Noël en sapin des Fêtes -- mais quelles Fêtes? L'étoile de Bethléem qui surplombe les arbres de Noël serait un symbole offensant et agressant pour le non-chrétien, comme si, de tout temps, le symbole graphique de l'étoile n'avait pas évoqué dans toutes les civilisations une certaine forme d'infini et d'absolu. Quelques-uns se sont scandalisés que l'on chante des cantiques de Noël à l'école. On ne chante pas assez souvent dans les écoles. Voilà ce qu'il faudrait déplorer. Et les enfants n'entendent pas assez parler du passé. Voilà aussi ce qu'il faudrait déplorer. Or ces cantiques font maintenant partie d'un passé collectif, d'une histoire qui, pour la majorité des Québécois, a perdu toute connotation religieuse. Dans la même foulée, faudrait-il interdire dans les édifices publics tels la Place des Arts l'exécution d'oeuvres comme Le Messie de Haendel, Le Requiem de Mozart ou encore les Cantates de Bach? Mais oui, bien sûr. Soyons logiques.
Un gros oubli
Ces parangons de l'universalité voudraient que les civilisations, les cultures et les religions aient évolué autrement, qu'elles ne soient pas faites d'accumulations successives, de transformations, d'emprunts. Ces tristes personnes qui veulent nous imposer leur pureté aussi aseptique qu'un liquide incolore et inodore oublient qu'on décorait des arbres bien avant le petit Jésus, que des fêtes païennes sont devenues chrétiennes puis redevenues païennes pour cause de mercantilisme. Que faire de la Saint-Jean et de son bûcher, antique tradition de célébration de la lumière, incorporée dans le calendrier des fêtes catholiques, récupérée par une société nationaliste québécoise au XIXe siècle, puis par l'Église québécoise (souvenons-nous du petit saint Jean-Baptiste bouclé et de son mouton), et ensuite par une mouvance politique et finalement par tous les Portugais, les Grecs, les athées et les anarchistes du Mile End pour en faire un hymne à l'été, aux vacances qui approchent et à la solidarité du quartier. Faudrait-il la «débaptiser» et l'appeler dorénavant «fête de la solidarité citoyenne et laïque»? Mais alors, que diront ces Grecs et ces Portugais profondément religieux en se faisant imposer cette uniformisation, cette purification laïque?
J'essaie d'imaginer des paysages politiquement corrects. Point de santons dans les vitrines de la Provence ni de marchés de Noël à Strasbourg. Pas de croix en fer forgé au tournant d'une route dans Charlevoix, le Vatican rasé pour ne pas offenser les musulmans et les athées italiens, la croix du mont Royal remplacée par le sigle de la Ville de Montréal. Je connais un de ces paysages. Il existe dans une région perdue de l'Afghanistan: au flanc d'une montagne triste, deux énormes trous laissés par les explosifs des talibans quand ils ont détruit deux énormes statues de Bouddha qui faisaient partie de mon patrimoine et de mon imaginaire.
Chaque 24 décembre, à minuit, je suis pris d'un frisson quand j'entends Minuit, chrétiens. Ces talibans voudraient me priver de frissons. Qu'ils s'occupent donc du père Noël qui est obèse, ce qui n'est pas politiquement correct mais n'en fait pas pour autant une ordure.

