Les gros canons de Noël
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Ainsi le veut la coutume: les canons de l'année sortent massivement à Noël. Les gens ont l'habitude d'aller au cinéma pendant les vacances d'hiver alors que, l'été, ils sont plus nombreux à s'exporter à l'étranger ou à se faire dorer au soleil. L'hiver, à -10 °C, tout le monde se met d'accord pour s'acheter un pop-corn géant et s'asseoir en famille au cinéma. Ajoutez au tableau que les majors américaines attendent la fin de l'année pour sortir les films oscarisables afin que ceux-ci demeurent bien chauds dans la mémoire de tous. D'où l'orgie cinématographique du temps des Fêtes.
Avalanche
Sauf que, cette année, à vue de nez, l'avalanche dépasse les bornes. Des oeuvres à voir à tout prix pour ceux qui se piquent de suivre la production cinéma, il y en a un paquet. Beaucoup trop, semble-t-il. Avec la meilleure volonté du monde, le cinéphile le plus mordu ne pourrait se taper tous les musts du temps des Fêtes sans avoir l'impression de participer à un marathon festivalier. Il n'irait plus visiter ni sa mère ni sa tante, à Noël ou au jour de l'An, pour manger de la tourtière: il s'écraserait dans le noir des salles obscures et passerait ses vacances au cinéma.
Qu'on en juge plutôt: non seulement le dernier Steven Spielberg, Catch Me If You Can, prend l'affiche avec Tom Hanks et Leonardo DiCaprio, mais le même Leonardo DiCaprio, coqueluche de ces dames, tient également la vedette aux côtés de Daniel Day-Lewis et Cameron Diaz dans le non moins attendu Gangs Of New York de Martin Scorsese.
Le deuxième volet de Lord Of The Rings: The Two Towers, par Peter Jackson, adapté de l'oeuvre de Tolkien, vient de gagner les salles après que le volet no 1 eut fait un malheur en salles. Une nouvelle ruée sur les hobbits et les peuples de la Terre du Milieu est à prévoir. Le Pinocchio de Roberto Benigni arrive le 25 décembre. About Schmidt d'Alexander Payne, avec Jack Nicholson à sa proue (qui vient d'être classé meilleur film de l'année par l'Association des critiques de Los Angeles), est dans les rangs de saison. Sans oublier l'excellent Adaptation de Spike Jonze, construit en poupée russe, ni l'intéressant Rabbit-Proof Fence de Phillip Noyce. Certains voudront visiter le rayon de la comédie romantique avec Maid In Manhattan de Wayne Wang ou voir Pierce Brosnan (James Bond lui-même) incarner les pères célibataires dans Evelyn de Bruce Beresford. À moins qu'ils ne désirent regarder Hugh Grant se mesurer à Sandra Bullock dans Two Weeks Notice de Marc Lawrence, sur fond de romance et de comédie.
Ajoutez dans le bas de Noël des oeuvres européennes de haut prestige comme Le Pianiste de Roman Polanski, lauréat de la palme d'or au dernier Festival de Cannes, et Parle avec elle, la remarquable dernière oeuvre de l'Espagnol Pedro Almodóvar, classée meilleur film européen par l'European Film Award. Sans compter quelques autres...
Tous en même temps: eh oui.
Écrasés dans la cohue
Aux États-Unis, Adaptation et About Schmidt étaient déjà sortis depuis quelques semaines dans certaines villes clés, comme New York et Los Angeles. Mais il s'agissait surtout d'une stratégie de lancement pré-Oscars. La large distribution de ces films en Amérique du Nord demeure à Noël.
«C'est depuis toujours la plus forte période pour les sorties de films», explique Simon Beaudry, qui tient les statistiques cinéma chez Alex Films. «Au cours des deux semaines en question, les recettes aux guichets doublent ni plus ni moins. Celles de la semaine y sont alors aussi fortes que celles du week-end alors que, normalement, elles atteignent la moitié.»
Même son de cloche de la part de Guy Gagnon, d'Alliance Atlantis Vivafilm, qui distribue plusieurs gros morceaux: The Lord Of The Rings, Gangs Of New York, About Schmidt, Pinocchio, etc. Même s'il affirme n'avoir pas son mot à dire sur les produits américains qui envahissent le Québec en même temps que le reste de l'Amérique du Nord, pour lui, la rentabilité de la période de Noël ne saurait être mise en question. «Les chiffres de fréquentation sont énormes durant cette période, dit-il, mais avec la concurrence des gros canons, l'enfant malade ne s'en tirera pas.»
Trop, c'est trop. Et certains bons joueurs seront écrasés dans la cohue, se dit-on. Et si les films européens étaient les grands perdants de la fête des glaces? Si Le Pianiste de Polanski, Pinocchio de Benigni et Parle avec elle d'Almodóvar allaient perdre leur mise aux dépens des Américains lancés sur leur foule d'écrans? Ce serait bien dommage.
Pierre Brousseau, des Films Séville, qui distribue l'Almodóvar, affirme ne rien craindre de la forte concurrence des blockbusters américains car Parle avec elle sort dans le circuit d'Ex-Centris, du Quartier Latin et du cinéma Beaubien, qui attirent une clientèle pointue et cinéphile, dotée de ses goûts bien à elle.
«Les vacances de Noël sont un immense champ d'écho», estime aussi Pierre Brousseau avant d'y aller de comparaisons religieuses. «Tout le monde se bouscule à la porte du Paradis pour la date du Jugement dernier. C'est le propre du distributeur de croire que son film sera le bien-aimé de saint Pierre. Le hic, c'est que saint Pierre n'a pas le temps d'aller tout voir au cinéma.»
L'offre est là, mais le bouche à oreille devrait jouer très rapidement pour déterminer un peloton de tête et des laissés-pour-compte. On ne peut s'empêcher de penser que si, dans le champ québécois, Un homme et son péché de Charles Binamé n'était pas sorti plus tôt en saison, il n'aurait pas pu connaître la performance aux guichets qui a été la sienne, taraudé par une concurrence aussi écrasante.
Guy Gagnon, en tout cas, se dit persuadé que la période des Fêtes sera féconde pour Séraphin, Donalda et Alexis. «En deux semaines et trois jours, le film a récolté 3,3 millions aux guichets, explique le distributeur. C'est deux fois plus que ce dont j'avais pu rêver. J'espérais conserver entre 60 et 70 écrans pour Un homme et son péché durant le temps des Fêtes. On va garder le film sur une centaine d'écrans et je pense que les recettes aux guichets vont atteindre cinq millions le 31 décembre pour lui. Oui, le temps des Fêtes va servir notre cinéma national aussi.»
Et bon cinéma, avec ça...

