Opinion
L'école et l'ADQ - Une approche humaniste en éducation pour le Québec
Mots clés : adq
À l'heure de la tyrannie de l'oral, il faut faire contrepoids et établir clairement la priorité de l'écrit
Ce texte fait suite à une conférence prononcée cet automne dans le cadre des activités de la Chaire publique de l'Association des étudiantes et étudiants de Laval inscrits aux cycles supérieurs (AELIES).À la question de savoir ce que doit transmettre l'éducatrice, ou l'éducateur, Laurendeau commence par donner la réponse suivante: celui-ci ou celle-là doit incarner, et chercher à développer chez autrui, un sentiment à la fois très modeste et très fort, celui de l'appartenance à un milieu particulier. Cela lui apparaît prioritaire. Par la suite, enchaîne-t-il, il faut faire en sorte que cette solidarité devienne claire et vigoureuse. Dans la foulée de Simone Weil, Laurendeau vante l'enracinement. Le dépaysement et l'arrachement viennent après. Car l'éducation ne se termine pas avec l'enracinement. Il importe aussi de transmettre de façon ordonnée et rigoureuse une connaissance vivante, exacte et critique du milieu. Ce faisant, le particulier devra passer le test de l'universel. Éduquer, c'est former, cultiver, édifier, transmettre. C'est aussi chercher à trouver un équilibre adéquat entre l'universel et le particulier.
Une priorité
Partant de là, concrètement, quel serait le contenu d'une approche humaniste dans le Québec d'aujourd'hui?
Une approche humaniste dirait haut et fort que l'éducation est une priorité, et vraisemblablement la plus grande de toutes les priorités, puis soulignerait l'immense dévouement des gens qui s'échinent sur le terrain avec des ressources souvent insuffisantes. Il faut saluer la compétence et le sérieux de celles et ceux qui ont choisi la vocation d'éduquer.
L'approche humaniste place au coeur de son dessein la transmission des valeurs: l'irremplaçable faculté de juger de la conscience individuelle, la dignité de la personne, la liberté, la lucidité, la responsabilité. L'éducation, ce sont des personnes libres, réfléchies, capables de donner des raisons pour leurs choix, qui en forment d'autres qui seront capables d'en faire autant. Au Québec, en éducation civique, il faut transmettre un humanisme politique moderne et enraciné, capable d'expliquer les dimensions universelles de nos droits et de nos obligations en accord avec les principes de la démocratie libérale, tout en justifiant, par exemple dans le domaine linguistique, les aspects de nos droits et obligations qui relèvent de notre situation particulière en Amérique.
Valoriser l'effort, le travail, des étudiants et, quand on a terminé de le faire, recommencer. On ne le dira jamais assez, nos programmes ne sont pas assez exigeants, et ce, en particulier dans l'enseignement des langues. Cet aspect de l'approche humaniste est la première priorité du nouveau ministre français de l'Éducation, Luc Ferry. Cela mérite réflexion. Dans l'enseignement des langues, il faut aller à contre-courant de l'air du temps. À l'heure de la tyrannie de l'oral, il faut faire contrepoids et établir clairement la priorité de l'écrit. Nos programmes, dans la foulée des récents États généraux de l'éducation, font tout le contraire: ils font du développement des habiletés communicationnelles le premier des objectifs, pour la langue maternelle comme pour la langue seconde. La tendance doit être rapidement et fermement inversée.
Comment une approche serait-elle vraiment humaniste si nous ne retrouvions pas le chemin de nos humanités? Il faut faire plus de place dans les programmes, et ce, notamment au secondaire, pour l'histoire, la culture, la littérature. Au temps de la Révolution tranquille, nous avons réformé en faisant table rase de nos humanités. Leçon capitale: jeter une maison par terre ne conduit pas à une rénovation.
Pierre Vadeboncoeur l'a bien expliqué à propos du sort fait à la civilisation française dans la formation des jeunes Québécois. Notre enracinement et notre histoire en Amérique ont produit une culture originale mais qui reste appuyée sur la civilisation d'expression française. C'est un regard d'ensemble, bien sûr critique, sur celle-ci, qui a été perdu. Lisons Vadeboncoeur à ce propos:
«Des rampes. En voici une qui est de taille. Au collège que j'ai fréquenté, on nous apprenait la France. Il m'est impossible de mesurer ce que cette étude multiple, histoire, politique, littérature, proche présence d'un tel pays, pouvait donner pour toute la vieÉ Passer par une civilisation donnée pour s'établir dans la connaissance de tout ce qui importe constituait un extraordinaire moyen pédagogique. On ne s'est pas avisé de cette évidenceÉ L'époque, d'ailleurs, tendait à tout liquider. Les inventeurs de la réforme allaient dans son sens, probablement sans le savoir.» (L'Humanité improvisée, pages 134-135.)
À l'université
J'en arrive à la province de l'éducation que je connais le mieux, parce que j'y travaille, à savoir l'université. Dans l'esprit humaniste, celle-ci doit garder une saine distance face à la société. Fernand Dumont, c'était son style, a dit cela de façon succincte et élégante: l'université devait, selon lui, «dessaisir les esprits de l'actuel». Michael Oakeshott en Angleterre, Claude Ryan chez nous, ont frappé sur le même clou. Nous vivons en Amérique du Nord, au XXIe siècle. Il faut reconnaître une place importante dans l'université à la conception managériale, utilitaire. Le sort de l'université est lié au progrès technique, scientifique, économique, de la société. Cependant, les impératifs immédiats de la société ne doivent pas devenir hégémoniques. Fixer l'université sur l'immédiat c'est, à terme, fossiliser la société. En promouvant la réflexion et la pensée libres, l'université aide la société à se penser autrement, à imaginer d'autres avenirs possibles.
Mais comment penser d'autres avenirs possibles si l'université et l'école à tous les niveaux sont incapables, à cause de l'accélération des retraites en masse et de la place congrue faite à la relève, de nourrir un véritable dialogue entre les générations dans le corps professoral, d'établir un vrai pont entre les générations, selon une formule souvent employée à l'ADQ? Nous voici au coeur du problème.
Quatre écueils devront être évités au Québec si on veut construire un pont entre les générations. Il faudra d'abord faire en sorte que l'éducation soit une vraie priorité dans la gestion du budget de l'État. Le chef de l'ADQ, Mario Dumont, s'y est engagé. L'établissement d'un principe cohérent dans les rapports entre le public et le privé en santé permettra d'empêcher que ce dernier secteur accapare toute la liberté d'action budgétaire du gouvernement. Sans cela, on ne pourra donner un vigoureux coup de barre du côté des études doctorales.
Il faudra aussi inviter les universités à abandonner un certain conformisme technocratique dans les politiques d'embauche. Trop d'institutions renoncent présentement à leur faculté de juger en la matière, s'en remettant souvent aux critères des conseils et organismes subventionnaires. C'est à se demander si les universités québécoises d'aujourd'hui embaucheraient de grands humanistes comme les regrettés Gérard Bergeron et Fernand Dumont s'ils avaient l'âge de frapper à leurs portes. Une vraie politique d'embauche doit être pluraliste, diversifiée.
En troisième lieu, il faut constater un certain manque de coordination dans les activités du Québec et du gouvernement fédéral en enseignement supérieur. Trop souvent, par exemple dans l'établissement récent de fondations dans les champs de l'innovation et des sciences humaines, Ottawa agit de façon impériale en imposant des normes uniformes de façon unilatérale.
Enfin, il faut reconnaître que la question de la relève est une vraie question de justice intergénérationnelle. Cette situation doit légitimement préoccuper l'État, mais elle s'impose aussi à la réflexion des dirigeants syndicaux qui ont à définir des priorités du point de vue de l'équité. Par ailleurs, s'il faut faire la place la plus large possible à la relève, cette démarche tournerait à vide si, en même temps, on ne se souciait pas d'intégrer les retraités de façon intelligente pour qu'ils puissent ainsi transmettre leur expérience.
Quarante ans après la Révolution tranquille, nous croyons, à l'ADQ, qu'il est temps de rééquilibrer la société québécoise et de rénover l'État en faisant une place plus grande à des valeurs humanistes fondamentales comme la liberté et la responsabilité. Il va de soi que l'éducation jouera un rôle très important dans ce projet de changement.

