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Libre opinion - Loto-Québec: Québec cédera-t-il au lobby des propriétaires de bars et de restaurants

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Yves Boisvert, Ph. D. Professeur à l'ENAP, directeur du Laboratoire d'éthique publique
Élisabeth Papineau, Ph. D. Chercheuse invitée, Institut national de la recherche scientifique

Édition du mardi 10 décembre 2002

Mots clés :

Les propriétaires de bars, de brasseries et de tavernes critiquent depuis peu le Plan d'action 2003-2006 de Loto-Québec, au point de menacer Loto-Québec de poursuites judiciaires en cas d'application. Témoins quotidiens de la misère des clients qui jouent leur chemise dans les appareils de loterie vidéo, ils ne peuvent cependant se résoudre à se voir enlever leur vache à lait... Si les gens et les organismes qui se sont rempli les goussets avec une offre de jeu démesurée n'assument pas les coûts de ces nouvelles mesures préventives, qui donc le fera?

Depuis une décennie, tandis que se multiplient les incitations au jeu et les drames liés au jeu pathologique, un consensus social s'est dégagé sur la nécessité de faire de la prévention active dans ce domaine. Le Forum gouvernemental sur le jeu pathologique de novembre 2001 rejoignait dans ses conclusions les appels répétés des chercheurs et thérapeutes pour une implication accrue de l'État québécois dans la prévention et pour des actions politiques concrètes.

Loto-Québec rendait public le 8 novembre dernier son «Plan d'action 2003-2006». Entre autres mesures, dont le contestable investissement de 575 millions dans le réseau des casinos «pour la clientèle touristique», ce plan propose la réduction de 41 % du nombre d'établissements abritant des appareils de loterie vidéo et la réduction de 24 % du nombre d'appareils de loterie vidéo (ALV) dans le réseau des établissements de type bars et brasseries. La plupart des chercheurs et des intervenants du milieu de la prévention du jeu savent d'expérience que les ALV sont particulièrement dangereux et c'est pourquoi ils affirment que, si ce plan n'est pas parfait, il constitue cependant un pas important dans la bonne direction.

À l'instar de Mme Rina Gupta (réputée psychologue de l'université McGill), nous pensons qu'idéalement tous les appareils de loterie vidéo devraient être «retirés des bars de quartiers et des autres endroits très fréquentés. Mais le processus doit s'amorcer quelque part et la diminution du nombre d'appareils est un premier pas». Bien que la diminution annoncée de 3370 appareils soit affaiblie par la relocalisation de 1570 de ces mêmes appareils dans les hippodromes, ce premier pas de Loto-Québec pour une diminution de l'accessibilité des ALV à proximité des aires de la vie quotidienne est important.

Pourtant, après que les faiblesses du marketing télévisuel de M. Frigon eurent fait la une quelques jours, c'est maintenant la contestation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes contre le plan Frigon qui occupe la tribune. En effet, le mouvement de coalition de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes, de l'Association des propriétaires de bâtiments commerciaux du Québec et du Regroupement des gens d'affaires exploitant des sites de loterie vidéo tente ces jours-ci d'éveiller la sympathie du public et du gouvernement. Leurs commerces seraient en péril car leur viabilité dépend des machines de loterie vidéo. À les entendre parler, le gouvernement agirait de façon irresponsable en poussant au chômage d'innombrables travailleurs du secteur des bars et de la restauration. Ayant été associés à des projets de recherche sur la responsabilité sociale des acteurs liés à l'industrie du jeu, nous croyons qu'il est de notre devoir de réagir et d'exiger au contraire que le gouvernement assume pleinement ses engagements et ses responsabilités à l'égard du jeu pathologique. Or, personne au gouvernement ou à Loto-Québec n'a à ce jour répondu aux arguments douteux ou franchement spécieux des membres de cette coalition.

Doit-on rappeler aux porte-parole et aux membres de ce mouvement de contestation qu'en évoquant ces arguments économiques pour la survie de leur industrie ils s'inculpent eux-mêmes puisqu'un règlement de la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) stipule que le gouvernement a « soumis l'exploitation d'une licence de jeu à l'exploitation principale d'un permis d'alcool».

Ainsi, toujours selon la RACJ, lorsque l'on délivre une licence de jeu, «la RACJ tente d'apprécier le potentiel de rentabilité d'un bar en relation avec les recettes projetées qui proviendraient des ALV de manière à ce que l'exploitation du permis d'alcool demeure l'activité principale».

Lorsqu'un porte-parole de la coalition affirme de façon péremptoire «Nos machines, on les garde. C'est notre gagne-pain depuis huit ans et on ne les laissera pas aller» et qu'un autre renchérit que cette mesure forcera bon nombre d'entre eux à faire faillite, on se prend à déplorer que la RACJ n'ait pas fait respecter plus tôt les lois qu'elle a le mandat de faire appliquer, permettant en cela que subsiste artificiellement un réseau de bars, brasseries et tavernes dont l'activité principale est la vente de jeu. On le comprendra, en appliquant au pied de la lettre l'esprit de ses règlements, le gouvernement n'a pas seulement la légitimité d'agir, il en a l'obligation.

Faire de la prévention contre le jeu est un choix de société qui comporte un coût, coût que doivent partager les gens qui exploitent les jeux. Ce coût restera toujours inférieur à celui généré par le gâchis vécu par des dizaines de milliers de malades, leur famille et leur entourage.

Les propriétaires de bars se disent prêts à contester devant les tribunaux les nouvelles dispositions de Loto-Québec si elles sont appliquées. On a déjà vu les avocats de Loto-Québec réagir plus vite qu'ils ne le font aujourd'hui devant des menaces de poursuite. La lenteur à réagir de Loto-Québec nous inquiète, car elle laisse penser que l'entreprise d'État ne souffrirait somme toute pas trop du succès des revendications des propriétaires de bars.

Si le plan Frigon est vraiment une priorité, le président de Loto-Québec doit réagir avec l'appui du premier ministre et de la ministre des finances. On attend aussi la réponse de Madame Maltais, qui du temps où elle était ministre déléguée à la Santé et aux Services sociaux se faisait le porte-flambeau des politiques de prévention de son gouvernement.

Bref, un gouvernement responsable doit réagir et indiquer clairement sa position dans ce débat.


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