Noël à l'agenda
Mots clés : sociologie
Bon, revoici Noël. Et revoilà que le temps se suspend, s'enguirlande, s'illumine. Nous décorons. La fête semble si naturelle que l'inspiration suit les cours anciens de nos plus vieilles habitudes. Le temps des Fêtes est un temps différent: il nous ramène en arrière. Noël, en particulier, est la fête de l'impossible retour. La fête nous dit que nos enfants sont derrière nous, pas devant. Oui, c'est l'éternel retour de l'impensable éternité. Les signes de l'éternité sont les décorations de Noël, tout simplement. Le paradis est quétaine, il l'a toujours été, ouaté, rose, et décoré aux images les plus naïves qui se puissent imaginer.
Le vrai casseux de Noël sera celui qui se mettra à l'analyser. Chercher à comprendre est une trahison de foi. La croyance en la beauté du monde est une foi ultime, la croyance obstinée et aveugle en quelque magie rare. Car il s'agit de beauté. La beauté est si belle que sa définition nous échappe. Le rougeoiement des incendies barbares est le même que celui d'une fête dans la nuit. Bien sûr. Le feu court dans tous les sens. Mais la beauté n'est pas la même, selon que la lumière provient d'un méchant bûcher ou d'un feu de joie. Noël est une parenthèse de lumière, une suspension des jugements, un arrêt de travail, un retour en arrière dans ce que nous voyons de plus beau: notre enfance merveilleuse, la première heure toute colorée de notre vie. Avant que les affaires se gâtent et que la lumière s'éteigne, avant que la maturité nous coupe les ailes.
Noël est rond, comme de raison. La neige lourde se chargera d'arrondir les angles. Nous sommes des bûches, des boules, des cercles d'espérance, des ballons de joie. La chaleur redevient importante. C'est le feu d'un certain désordre, le feu sauvage de l'anarchie qui nous habite. Le chaos qui nous a créés. La convention baroque qui laisse la place et l'espace aux transgressions les plus encourageantes: nous sommes des milliards, faut se parler. Apprenons le langage universel des gestes d'association. La grosse affaire de Noël, c'est d'être le contraire absolu de quelque chose qui nous habite et nous contraint. Nous sommes creux, soyons pleins. Nous sommes seuls, soyons ensemble, un moment.
Un sou, une orange, une cassure dans la suite monotone des jours sombres et épeurants, une caresse de lumière et de chaleur, Noël est une trêve, un trou dans la glace, une cabane de castor, l'antre de l'ourse maternelle, le simple cadeau de la vie. Noël est élémentaire, simple comme la simplicité. Nous aurons dans l'avenir immédiat de notre monde de grands débats sur l'essentiel et la simplicité. Les Fêtes feront partie de nos discours. Car, demain, comme depuis toujours, nous allons devoir combattre pour notre joie de même que nous combattons pour notre vie, il nous faudra la promouvoir, la défendre et la partager. La tristesse étant si triste, il est bon que la joie existe, que la joie soit joyeuse et que Dieu nous garde du rabat-joie amer, cynique et trop informé qui n'arrête pas de répéter que Noël est une illusion, preuves à l'appui.
Noël est un feu de foyer. C'est la fête des fous de joie. Nous sommes en décembre, voilà tout ce qu'il nous reste. Chacun anticipe, se prépare, se secoue et met en scène les préparatifs de nous ne savons pas trop quoi. Cette fois, peut-être, serons-nous touchés par cette douce folie, une seconde de joie dans une mer de mélancolie? Noël est un jeu, un plancher pour les jouets. Nous sommes enfants sur le retour et si nous sommes joueurs, jouons le jeu et essayons d'être beaux joueurs. Noël est un feu que nous n'avons jamais su entretenir. Nous repassons à chaque année, remuons quelques braises, et puis nous retournons aux affaires sérieuses.
Ce qui est beau n'est pas sérieux. De la musique et des niaiseries, des bonbons et des foleries, des enfantillages et des gâteries, la naïveté totale, en vérité. Alors, voilà Noël encore. Que ce Noël soit sans peur, complètement traversé par nos meilleures intentions. John Lennon disait cela, grand promoteur de paix, jusqu'à ce qu'il soit tué, deux semaines avant le Noël de l'année de sa mort. De temps à autre, Il n'est pas idiot de faire du sentiment, de faire dans l'inutile, dans l'émotion primale, le pied qui tape, le pied qui danse et l'âme qui parle. C'est la fête de notre perpétuelle défaite, de notre déroute, de notre maudit regret. Nous voilà confrontés au devoir d'amour chanté sur le mode des tounes de Noël.
Non, il n'est pas anormal d'être humain, quelques heures par année, de laisser ses armes à l'entrée, de déposer sa croix, bref, de baisser sa garde afin d'aller toucher du doigt le bout du nez d'un enfant qui vous montre des affaires de Noël et qui vous dit Oh! Ne serait-ce que pour ce Oh!, n'enlevons pas Noël de nos agendas.

