Le désamour d'apprendre
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Seuls les idéologues et les optimistes béats refuseront d'analyser autrement qu'avec des grilles doctrinaires ou démagogiques les résultats déprimants de la réussite scolaire des petits francophones, dont la très grande majorité est «de souche», évidemment.
«Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage»: quelle stupidité à l'ère de l'immédiateté du résultat! La frénésie, contraire au rythme lent et obligé de la transmission de la connaissance, provoque l'essoufflement et, donc, commande le repos. Or apprendre est fatigant, exigeant, frustrant, décourageant même. Mais il faut surtout ne décourager personne. Pas de discrimination, s'il vous plaît. Pas de culpabilisation, pas d'humiliation non plus. On est six millions de francophones à refuser la culpabilité. On est six millions à ne plus avoir honte de nos failles. On est six millions à faire semblant de trouver normal que nos valeurs élastiques, infiniment adaptables et interchangeables, excusent notre échec collectif et nous excluent de toute comparaison. Que les enfants d'origine asiatique, russe et anglaise soient soumis à une éducation stricte, exigeante, voire sévère, que leurs parents les répriment s'ils sont impolis, négligents en classe ou désobéissants, c'est leur problème, croit-on. Nous, nous sommes ouverts, tolérants, nous négocions avec nos enfants à partir de la prématernelle et nous ne supportons pas qu'ils soient contrariés. L'enseignant qui a le malheur de réprimander un élève voit le parent rebondir en classe. «Ne touchez pas à notre enfant», pourrait-on inscrire sur des panneaux à la porte des écoles.
Toutes les mères savent, contrairement à ce que les cours prénataux ont longtemps eu tendance à laisser croire, qu'il n'y a pas d'accouchement sans douleur. Or c'est la même chose avec l'apprentissage scolaire. Par quelle distorsion de l'histoire en sommes-nous arrivés, nous francophones, à être convaincus que nous sommes le produit d'une éducation si autoritaire, si brimée, si totalitaire qu'il faut éviter à nos enfants tout effort, tout encadrement, toute contrariété, bref, à les laisser flotter au gré de leurs envies du moment, qui les mènent tout droit à l'échec scolaire? C'est également notre ambivalence profonde face au succès qui est en cause ici.
À croire confusément, vieux réflexe tordu de minoritaires, que réussir, c'est écraser l'autre, que tenter de s'élever, c'est diminuer l'entourage, qu'aimer apprendre, c'est vouloir démontrer aux autres qu'ils sont ignorants, bref, à moraliser le désir légitime et grisant d'élargir son esprit, on s'installe dans la victimisation perpétuelle. Or, par définition, les victimes n'ont pas d'avenir.
Posséder le vocabulaire pour discourir avec grâce, élégance, précision, écrire avec clarté en jouant avec les mots comme le footballeur avec le ballon, cela s'apprend. Cet amour se transmet également. La langue approximative que parlent trop d'enseignants, le ricanement provoqué par ceux qu'on appelle les bollés et plus insidieusement le climat de dévalorisation de toute connaissance qui n'est pas instantanément utile n'aide en rien ceux qui ont envie de réussir en classe.
Les francophones qui ont souffert de trop de sacralisation institutionnelle par le passé ont réagi avec brutalité en déboulonnant les figures d'autorité morale. Or ces dernières parlaient aussi de dépassement, d'application au travail et de beauté d'apprendre. Les enfants d'aujourd'hui ne sont pas assez incités à faire plaisir à leurs parents en travaillant en classe. Cet objectif n'est plus prioritaire. Or c'est un des moteurs de la réussite scolaire, facteur d'épanouissement de l'enfant.
À trop précéder les désirs de ce dernier, en le comblant d'inutiles objets matériels, on lui enlève le goût de désirer. Encore une fois, a contrario, nous serions tributaires de votre historique mentalité de «Canadiens français nés pour un petit pain». Aux autres, les sommets. Haussons les épaules et rions un bon coup.

