Feu vert aux piqueries d'État

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Brian Myles
Édition du samedi 09 et du dimanche 10 novembre 2002

Mots clés : piqueries

Les drogues injectables sont responsables du tiers des nouvelles infections au VIH et de près des deux tiers des nouveaux cas d'hépatite C

Santé Canada autorisera d'ici la fin du mois l'ouverture de lieux d'injection supervisés (LIS) dans les principales villes du pays, dont Montréal, afin de permettre aux héroïnomanes et aux cocaïnomanes de se droguer en toute sécurité.

Le cabinet de la ministre fédérale de la Santé, Anne McLellan, a confirmé hier qu'un nouveau «régime juridique» sera présenté aux municipalités concernées au plus tard à la fin novembre. Les premiers sites d'injection pourraient ouvrir leurs portes aux utilisateurs de drogues injectables (UDI) dès 2003. Montréal, Toronto et Vancouver arrivent en tête de liste des villes hôtes potentielles.

Santé Canada refuse pour l'heure de dévoiler les grandes lignes de cet ambitieux projet. Chose certaine, la partie n'est pas gagnée d'avance pour la coalition arc-en-ciel de politiciens, d'activistes, de travailleurs du secteur communautaire et de professionnels de la santé qui réclame l'ouverture de LIS afin de sauver des vies. L'implantation d'un site d'injection nécessitera l'aval de tous les acteurs d'une communauté donnée.

Quatre grands partenaires seront impliqués dans la gestion de ces piqueries d'État: les maires, les policiers, les ministres provinciaux de la Santé et les directeurs de régies de la santé. Ottawa n'a pas l'intention d'injecter un sou dans l'aventure. Le fédéral examinera par contre la pertinence des projets présentés et s'assurera que ceux-ci feront tous l'objet d'une évaluation scientifique rigoureuse. L'implication du ministère de la Santé demeure considérable. Il fournira les assurances juridiques tant réclamées depuis un an par les partisans des sites d'injection.

Si on se fie à l'avis juridique émis l'an dernier par le ministre fédéral de la Justice, le conseil des ministres pourrait accorder «une autorisation légale explicite» aux employés et à la clientèle des LIS afin de les mettre à l'abri des interventions de la police. L'article 55 de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDAS) permet en effet au gouvernement de lever plusieurs interdits sur les drogues à la condition de poursuivre un but médical et scientifique précis. Ni les conventions internationales signées par le Canada ni ses lois ne peuvent empêcher la mise sur pied de LIS, avait confirmé le ministère de la Justice dans ce document clef. En toute logique, Mme McLellan pourrait esquisser un règlement semblable à celui qui permet l'usage de la marijuana à des fins thérapeutiques.

Le public et les municipalités seront mis au parfum avant la fin du mois lors d'une rencontre supervisée par le Centre canadien de lutte contre l'alcoolisme et les toxicomanies (CCLAT). À Vancouver, le maire Philip Owen a déjà fait son nid. Témoin de 2000 surdoses mortelles en dix ans, il attendait depuis fort longtemps que le fédéral sorte de sa torpeur. Dans un rapport acide, le Réseau juridique VIH-sida comparait même l'attitude des libéraux à l'inaction des conservateurs dans le dossier du sang contaminé.

Les drogues injectables sont responsables du tiers des nouvelles infections au VIH et de près des deux tiers des nouveaux cas d'hépatite C au Canada, selon les données les plus récentes, qui datent de 1999. Les coûts sont exorbitants: 8,7 milliards de dollars en six ans pour le seul cas des infections au VIH-sida. Une véritable «crise de la santé publique», selon le Réseau juridique VIH-sida.

Les lieux d'injection supervisés permettent de stopper les surdoses mortelles et de limiter la propagation du VIH et de l'hépatite au bout des seringues. La clientèle peut s'injecter avec du matériel stérile, sous la supervision de professionnels de la santé compétents. Rompus à l'intervention de première ligne, ces derniers essaient par ailleurs d'orienter l'UDI vers le traitement, par exemple en orientant l'héroïnomane vers la méthadone. L'approche a fait ses preuves dans près d'une trentaine de villes à travers le monde, surtout en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas et en Australie.

Dans le quartier Centre-Sud, l'organisme communautaire Cactus semble tout désigné pour accueillir un LIS. «Cactus demeure ciblé», a confirmé le président du conseil, Louis Letellier de Saint-Just. Spécialisé dans l'échange de seringues, Cactus partage ses locaux avec Relais Méthadone, un service d'accès à la méthadone pour les jeunes de la rue. L'expertise des deux groupes est reconnue sur la rue comme dans les officines de la Régie régionale de la santé et des services sociaux de Montréal-Centre.

À la Régie régionale, la chef du service de l'adaptation sociale, Monique Tessier, s'est déjà prononcée en faveur de l'implantation d'un site d'injection. Le Service de police de Montréal (SPVM) observe toujours la consigne du silence tant et aussi longtemps qu'il n'aura pas pris connaissance du «cadre juridique» de la ministre McLellan. À la Ville de Montréal, la porte-parole en matière de problèmes sociaux, Louise O'Sullivan Boyne, séjourne à l'extérieur du pays jusqu'au début de la semaine prochaine.


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