Essais québécois - Les femmes sont-elles drôles?
Mots clés :
J'entends encore ma soeur me réprimander gentiment, faisant suite à mon refus de l'accompagner au spectacle de Lise Dion: «On sait bien, toi, les femmes, ça ne te fait pas rire.» Et il est vrai, en effet, que l'humour au féminin ne m'attire pas particulièrement. En aurais-je manqué une en corroborant, sans trop y réfléchir, cette opinion qui prétend «que les femmes n'ont pas d'humour»? Et si elles en ont, pourquoi celui-ci éprouve-t-il tant de difficulté à s'imposer, à moi comme à d'autres? Serait-ce, tout simplement, que sa différence fait peur?
Pourquoi, se demande Joubert, y a-t-il si peu de femmes stand-up comics et, quand il y en a, pourquoi ont-elles «du mal à se faire entendre»? Les raisons de cette marginalité, selon elle, sont diverses: poids du conditionnement culturel («se faire voir avant de se faire entendre», «sois belle et tais-toi»), «rapport ambigu que les femmes entretiennent avec le rire» qui serait l'apanage, selon une idée reçue, de celles que la nature a peu gâtées, réticences à concilier une certaine vision de la féminité avec l'agressivité inhérente au stand-up et hégémonie masculine de cet univers.
Le rapport au public soulève lui aussi des difficultés pour les femmes comiques «parce que c'est en tant que femmes, justement, et non pas en tant qu'humoristes, qu'elles sont d'abord entendues». Ainsi, les gants blancs sont de rigueur si elles utilisent les hommes comme têtes de Turc parce que ceux-ci, «peu habitués à servir de cibles», risquent «de se cabrer contre celle qui les harangue». Par ailleurs, si elles se font trop séductrices, ces humoristes s'exposent à être mal reçues par un public féminin enclin à la jalousie.
La journaliste Marie-Claude Girard, citée par Joubert, explique le phénomène en affirmant que les filles préfèrent aller voir des gars parce que «mettre leur chum devant une belle fille qui les fait rire pendant deux heures, ça ne les intéresse pas». Au surplus, un autre spectre guette, celui du «ah non, pas encore des affaires de filles», qu'on sert à celles qui privilégient des thèmes spécifiquement féminins (ménopause, cancer du sein, point G, menstruations, etc.).
Aussi, constate Joubert, pour l'heure, les femmes humoristes «restent dans l'ensemble assez sages», mais cette sagesse, qu'on pourrait négativement attribuer à un manque d'audace, ne va pas sans entraîner un renouvellement du discours humoristique: «Les femmes nous ont épargné l'équivalent au féminin des blagues de gars à répétition sur les belles-mères, les femmes qui ne savent pas conduire, l'émotivité féminine; elles auraient pourtant beaucoup à dire sur les beaux-pères, sur l'obsession des voitures et tutti quanti: elles ont choisi d'illustrer simplement qu'elles voient les choses sous un autre angle, ce qui est déjà énorme.»
Cet angle différent, d'ailleurs, s'exprime entre autres par la rareté des références au «bas de la ceinture» dans l'humour au féminin. Dans un essai où elle tente d'expliquer le phénomène de «l'humour de cuisine et de salle de bains» propre aux femmes et qui s'oppose au carnaval masculin débridé, Joubert suggère des thèses fort pertinentes. «Le rapport à son propre corps, écrit-elle, demeure toujours problématique chez la femme, subversif par le seul fait d'exister.» Pas facile, en effet, de transformer les menstrues, ces «souillures», cette «menace», en matériau à humour. Quant à la merde, la résistance à son endroit a des racines qui touchent au coeur même du symbole maternel: «La mère est traditionnellement celle qui nettoie la souillure, dans un contact constant avec les excréments de sa progéniture. Cette humble tâche répétitive, à l'instar de la cuisine quotidienne, enlève au geste tout prestige, toute possibilité de fête ou de célébration du carnaval, même dans une éventuelle transposition littéraire.»
Et la grossesse, devenue objet de culte après avoir si longtemps été taboue, ne se désacralise pas facilement non plus: «Comment se moquer de cet état bienheureux, comment oser déranger cette béatitude?» Joubert remarque néanmoins que Nathalie Petrowski, avec Maman last call, est parvenue à renouveler «le discours en matière de représentation du corps féminin».
C'est d'ailleurs un des messages essentiels de cet ouvrage que de rappeler que «l'humour des femmes surgit souvent là où on ne l'attendait pas», c'est-à-dire dans la presse féministe et dans la littérature. Deux figures de journalistes-humoristes militantes retiennent l'attention de Joubert: celles de Suzanne Jacob et d'Hélène Pedneault.
La première, chroniqueuse à La Gazette des femmes de 1981 à 1991, a innové en faisant vivre, dans les pages d'une revue féministe institutionnelle, un personnage de perdante, Suzanne, incarnation d'un humour au féminin archisubtil et lucide au point de dénoncer même le sexisme «affiché par les femmes, contre les femmes». La seconde, «une des rares libres-penseuses du Québec», signataire de la «chronique délinquante» de la revue La Vie en rose à partir de 1982, mérite d'être retenue parce que, «avec un mélange unique d'emportement et d'euphorie», elle «a démontré que la revendication pouvait se faire dans le rire et que le féminisme ne tuait pas ipso facto l'envie de se bidonner, loin de là».
L'humour militant d'Hélène Pedneault, qui continue d'ailleurs à brasser la cabane québécoise occasionnellement, «met à mal l'image classique des féministes frustrées, la pancarte à la main, l'écume à la bouche et le feu au cul», et c'est la raison pour laquelle, à mon avis, il s'impose comme un des plus beaux fleurons du féminisme québécois.
L'humour, rappelle enfin Lucie Joubert, n'est pas qu'une «manifestation strictement médiatique», et cette remarque s'applique avec encore plus de force dans le cas de l'humour au féminin. Dans un chapitre intitulé «Que lire pour sourire?», l'essayiste a regroupé une foule d'extraits tirés d'oeuvres d'écrivaines (Hélène Monette, Monique Proulx, Flora Balzano, Brigitte Caron, etc.) afin de montrer que «dans le privé des pages littéraires, c'est-à-dire dans ces pages publiées donc publiques mais qu'on feuillette rarement, les femmes vont très loin».
«Oui, écrit Lucie Joubert, Gabrielle Roy peut en pousser une bonne de temps en temps.» Si même celle-là en est capable, imaginez les autres! C'est à ce travail d'ouverture et de réflexion que nous invite, intelligemment et d'agréable façon, L'Humour du sexe.
L'Humour du sexe - Le rire des filles
Lucie Joubert
Éditions Triptyque
Montréal, 2002, 200 pages

