Industries culturelles - Faut-il faire le procès de la « marchandisation » culturelle ?

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Geneviève Otis-Dionne
Édition du samedi 02 et du dimanche 03 novembre 2002

Mots clés :

Quand la culture se développe en termes de marché

Des chaînes d'information continue, des émissions culturelles, des vedettes médiatisées -- la culture et l'information n'ont jamais occupé une place aussi importante dans les sociétés occidentales, mais aussi dans l'économie. Dirigées par des magnats de la finance, plusieurs industries culturelles fonctionnent selon les critères du capitalisme. L'industrialisation, et la marchandisation de la culture et de l'information, sont bel et bien une réalité, avec les avantages et les inconvénients qui en découlent.

La montée en force des industries culturelles commence dans le dernier tiers du XIXe siècle avec la naissance de la grande presse. Elle s'accélère au début du

XXe siècle avec les enregistrements sonores, les disques et la radio, et se poursuit entre les années 1950 et 1980 avec l'arrivée de la télévision et du câble. Au cours des 20 dernières années, les industries culturelles ont grandement participé au développement technologique et à la croissance économique.

«Il y a des formes industrielles de production dans le domaine culturel aussitôt qu'apparaissent les nouveaux médias de masse. On ne peut pas penser à l'enregistrement sonore sans un mode industriel d'organisation du travail. Plus on s'en vient vers notre époque, plus les formes industrielles sont affirmées et importantes», constate Jean-Guy Lacroix, professeur au Département de sociologie de l'UQAM et codirecteur du Groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l'information et la société (GRICIS).

La logique marchande

Selon M. Lacroix, les industries culturelles utilisent deux principales formes marchandes pour distribuer leurs produits. La première forme, appelée «flot», est «toute la production et la diffusion qui se fait en continu», comme la radio et la télévision. Dans la seconde logique, nommée «éditoriale», les techniques de reproduction permettent de vendre directement aux consommateurs une copie d'une oeuvre, soit un livre, un disque, un film ou une affiche.

M. Lacroix souligne toutefois qu'une troisième forme, le «club», émerge depuis l'arrivée du câble. Au départ, les ménages avaient accès gratuitement à la télévision grâce aux revenus de la publicité et aux différentes sources de financement dont bénéficiaient les industries culturelles. Aujourd'hui, les consommateurs peuvent s'abonner au câble, moyennant un certain coût, et payer des frais supplémentaires pour des chaînes spécialisées ou différents services. Cette nouvelle logique marchande permet aux distributeurs d'augmenter leurs profits.

«Cette logique [de club] va continuer de se développer, de se multiplier et on peut très bien la voir à l'oeuvre actuellement, déclare

M. Lacroix. On peut déjà le voir avec Internet et les différents sites qui sont payants.» Les internautes payent un premier service, qui est l'abonnement, et doivent débourser de plus en plus des frais supplémentaires pour avoir accès à différentes sources d'information ou visiter certains sites.

L'envers de la médaille

Les industries culturelles, par leurs moyens financiers, ont favorisé à un certain niveau le développement de la culture et l'accessibilité de l'information. En investissant dans différentes technologies, il devient plus facile de produire des disques, des films ou de présenter des reportages qui ont été filmés à l'étranger.

Cependant, «la pression marchande fait en sorte qu'elle édulcore la création. On peut voir une tendance vers la standardisation, l'homogénéisation des produits de la culture. Un contenu qui devient de plus en plus pauvre», mentionne M. Lacroix. «La forme marchande est présente partout, même dans l'édition scientifique. Il faudrait rendre les livres plus accessibles, faire des concessions sur le fond. Un livre de science n'a pas à être abstrait ou incompréhensible, mais il faut quand même qu'il véhicule son contenu propre.»

D'après M. Lacroix, la marchandisation de la culture a aussi des conséquences importantes sur les artistes qui oeuvrent dans les différents domaines culturels. «La marchandisation a un double effet. D'une part, les industries culturelles utilisent un grand nombre d'artistes, qu'elle place en concurrence, avec des salaires très bas. Mais elle est aussi capable de surpayer des artistes qui sont surmédiatisés. Avec la concentration de la propriété, les industries sont capables de canaliser les profits ou les revenus, donc de verser des surprimes. Par exemple, dans le cinéma, il va y avoir 300 acteurs de soutien qui vont gagner des cachets minables à côté de quelqu'un qui gagne des millions.»

Le professeur remarque également le développement de «l'info-tainment» -- qui se réfère au mot anglais «entertainment» -- «un standard qui modèle surtout les téléjournaux, avec les lecteurs de nouvelles qui sont debout et les nouvelles qui sont courtes, présentées sous forme de clips avec des images rapides». Selon M. Lacroix, «on se situe dans un univers d'archi-simplification».

«Les formes marchandes peuvent être, et sont lassantes. Mais en même temps, elles s'installent dans une quotidienneté qui fait en sorte que les gens n'ont pas vraiment le choix d'entrer en contact avec elles. C'est le

radio-réveil le matin, la lecture d'un journal, quelques bouquins, la télévision le soir. Notre mode de vie général fait en sorte que nous n'avons pas le choix. Même si c'est pauvre, c'est inséré dans les habitudes des gens.»

Il reconnaît toutefois que «l'effet de la marchandisation, c'est un effet qui est contradictoire. Il y a plus de concerts qui se donnent qu'il y a

25 ans, par exemple, plus de pièces de théâtre qui se jouent. Mais je suis certain que différentes formes d'édition ne peuvent pas vivre sur le mode marchand, comme les livres, qui sont une nécessité pour la formation postsecondaire. Ça prendrait peut-être une politique qui aille dans une autre direction que la marchandisation».

Selon lui, «la marchandisation n'a pas un effet d'entraînement sur la culture», -- à cause des salaires bas des artistes et de la tendance vers l'homogénéisation -- et ne favorise donc pas son développement à long terme.


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