La diversité régionale
Mots clés :
La région culturelle et la culture en région sont loin d'être le pendant l'une de l'autre. Si toutes deux bénéficient d'un intérêt croissant depuis une trentaine d'années, les distinguer apparaît fondamental aux yeux de Fernand Harvey, professeur titulaire de la Chaire Fernand Dumont à l'INRS urbanisation, culture et société à Québec. Celui-ci s'est notamment intéressé à la culture en tant que phénomène et en tant que production à l'extérieur des deux grandes métropoles que sont Montréal et Québec. Il constate d'emblée que les régions sont vraiment moins étudiées, que peu d'information est colligée à leur endroit et que les médias en général y accordent peu d'intérêt. C'est à partir de ce constat qu'il a structuré la base de sa recherche.
Traits culturels
En ce qui concerne cette question, il constate que les recherches n'arrivent pas à des conclusions très claires sur la question de savoir s'il existerait -- un peu comme en France quand on compare le nord, le sud et certaines provinces -- des cultures régionales tout à fait distinctes les unes des autres. «On a pu observer au niveau linguistique de légères différences si l'on se place à l'est ou à l'ouest de Trois-Rivières, mais on ne peut parler de dialectes régionaux comme on peut l'observer en France. Les spécificités régionales sont des phénomènes qui ont une certaine importance, mais de là à dire qu'on a affaire à des cultures complètement différentes, il y a un pas. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de manifestation culturelle spécifique quand on est dans une région de colonisation ancienne comme l'Abitibi, région frontière avec l'Ontario. Le type de mentalité et de culture -- au sens anthropologique -- est assez différent de ce que l'on peut retrouver à Nicolet, qui est une vieille région agricole. Il y a comme ça des caractéristiques que l'on pourrait appeler les traits culturels de chaque région, mais qui ne sont pas le fondement principal de l'approche que j'ai voulu développer.»
Il rappelle par ailleurs que les historiens régionalistes ont noté, au sujet de la question de la centralisation du pouvoir à Québec, de nombreuses revendications dès les années 1920-30, ce qui montre selon lui qu'au Québec, il y a quand même un sentiment régionaliste fort, qui varie selon les régions et qui fait ressortir le fait que quelqu'un qui vit dans ces régions ne se définit pas comme un Montréalais. La construction identitaire se retrouve donc aussi à l'échelle régionale, comme elle est présente déjà à l'échelle du Québec.
L'autre volet de son objet d'étude porte sur la pratique culturelle en région. «Je dirais que depuis les années 1970, il y a eu une formidable émergence et une effervescence d'activités culturelles des régions. Ça ne veut pas dire qu'elles n'avaient pas lieu avant, mais les activités culturelles étaient alors plutôt communautaires, paroissiales et tournaient autour des collèges classiques, où le clergé jouait un rôle très important. Il s'agissait plutôt d'une culture très traditionnelle.»
Il souligne qu'on a tout de même commencé à voir des manifestations culturelles originales en région grâce entre autres à la radio, alors qu'il existait dans les années 1950 des lieux de production de radioromans et des médias régionaux (avant que tout ne soit racheté par les grands conglomérats nationaux), et des journalistes qui avaient une pensée originale, ce qui était déjà le signe, selon lui, d'une capacité des régions de produire des réalisations qui leur étaient propres.
Pratiques émergentes
«Ce qu'on observe depuis quelque 25 ans, c'est une capacité nouvelle des régions -- ce que j'ai appelé la nouvelle culturelle régionale -- de produire une culture moderne, voire postmoderne, dans beaucoup de secteurs, et de créer des événements culturels, par exemple des festivals ou des biennales, que ce soit dans la musique, les arts visuels ou autre chose. On peut ainsi voir que, dans chaque région du Québec, on veut développer des images de marque.»
Ces activités sont le fruit selon lui d'une collaboration des artistes, des entrepreneurs et de différents intervenants qui réunissent les énergies nécessaires permettant aux régions d'ici -- comme c'est souvent le cas de plusieurs régions en Europe par exemple -- de témoigner de leur capacité à produire des événements culturels majeurs. La diversité n'est peut-être pas la même que dans les métropoles, il en convient. Il faut aussi tenir compte du fait que la vie culturelle en région ne tient pas qu'aux activités qui s'y déroulent. Au niveau quotidien, nombre d'ensembles musicaux attestent aussi de la présence de noyaux culturels, des villes régionales qui drainent des activités culturelles sur l'ensemble de la région et qui permettent ainsi une certaine forme d'autonomie par rapport aux grands centres. Les ressources du milieu sont ainsi mobilisées.
«Si on ne veut pas que les régions ne soient que de simples relais, il faut que cette capacité soit encouragée. Il ne faut pas oublier que c'est à partir des régions qu'émergent beaucoup d'artistes de talent qui vont ensuite faire carrière dans le sud [de la province], et que ceux-ci auront déjà bénéficié de l'appui d'un milieu. L'objectif poursuivi n'est pas de se complaire dans un certain nombrilisme ou régionalisme étroit, mais plutôt de participer à ce qui se fait ailleurs dans le monde en y ajoutant sa propre contribution. Les gens fonctionnent de plus en plus en réseau.»
Les régions ont besoin de Montréal et Montréal a besoin des régions, soutient M. Harvey. «Montréal a sa propre dynamique, qui comporte des horizons du monde entier, sauf que si la dimension québécoise historique s'affaiblit, la ville va perdre une partie de son dynamisme. Les régions contribuent à alimenter la dimension francophone de Montréal, ville qui est à la fois multiculturelle et qui résulte aussi de l'apport plus homogène des différentes régions.»

