Nous, les drogués

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Serge Bouchard
Édition du mardi 15 octobre 2002

Mots clés :

C'est super et c'est extra. On a un fun noir. La grosse machine à sous carbure à la consommation compulsive. Loterie et vidéo sont deux mots qui vont bien ensemble. Mais, en attendant, nous avons le quotient intellectuel d'une cherry blossom. Je compense, tu compenses, la coutume est accoutumance, il faut remplir ce creux qui gargouille au fond de nos âmes.

Cela nous arrange de fixer nos angoisses sur les drogues classées drogues, la cocaïne, l'héroïne et le train entier des substances dites méchantes et malfaisantes. Mais voilà bien le leurre. Il est inutile de lancer des roches sur la pointe des icebergs dans le but de les chasser de notre vue. Nous sommes une société de drogués et les plaisirs addictifs qui nous poussent aux pires compulsions constituent le bas-fond de nos existences. Consommez-vous? Oui, je consomme.

Nous sommes des consommateurs et il y a déjà quelques années que nous ne vivons plus dans une communauté de valeurs, dans une société fondée sur de la culture et de la civilité, pour ne pas dire dans un projet de civilisation. Il y a bonne et belle lurette que nous vivons dans le monde mondial de la consommation. Ils ont mis des drogues dans la crème des Mae West, de la couleur dans la viande hachée, des choses dans le fromage jaune. Nous sommes toxicomanes jusqu'au trognon.

Ils (ceux-là pour qui l'argent est l'unique sujet) ont mis des substances dans mes cigarettes, ce qui fait de moi le dopé que je suis. J'ai plus besoin de cette nicotine modifiée que d'oxygène naturel. Je vois le monde en noir foncé quand j'arrête de fumer. Il me faut ma dose et ces doses sont à la fin des chaînes. Pourtant, l'affaire est claire comme de l'eau de roche: le tabac du bon dieu était à l'origine une sorte de médicament, les Amérindiens lui conféraient à bon droit des vertus considérables pour la paix du corps, de l'âme et même de la société. Le calumet de paix et la fumée bénéfique ne sont pas des petits mots. Le tabac était jadis civilisé.

Mais que voulez-vous, nous fûmes floués par ces fous de l'argent qui ont compris qu'il y avait une grosse piasse à faire si le moyen était trouvé de nous rendre tous dépendants: douce Du Maurier, inoffensive Matinée. Je crois que c'est Coke qui a commencé, mais je me trompe assurément. Médicament encore, qui devient liqueur douce, qui devient un empire mondial, une première entreprise planétaire à donner de la joie pour dix sous. Le monde est impensable sans Coca-Cola, même le père Noël en boit. Le Coke est addictif et la petite bouteille est devenue un gros ballon, un ballon de Coke, gros et rond comme le consommateur qui ne peut plus s'en passer.

Même scénario pour la viande hachée. Rien n'explique le succès des big macs si ce n'est la recette secrète qui nous rend absolument esclaves de ces hamburgers qui n'en sont pas. Idem pour le clown de la firme qui est le plus pathétique des clowns de tous les temps. Et l'arche de plastique jaune, devenue le dessin de nos paysages intérieurs depuis qu'on se l'imprime enfant dans l'esprit et le coeur, est la signature la plus niaiseuse que nous puissions imaginer. Cependant, cela marche. Voilà d'ailleurs une forte preuve de notre abrutissement collectif. Drogués, nous trouvons le clown drôle, l'arche tolérable et les croquettes de poulet délicieuses. Il y a de la drogue dans les patates frites, les pizzas et dans toutes les orangeades du monde. Nous sommes des maniaques, nous vivons de ce qui nous écoeure. Il y a une parenté entre le «pusheur» et le dépanneur. Vapeur d'essence et bonbons verts, hallucinations et bombes glycémiques, ce n'est pas une asperge organique qui te réparera.

Le sucre fut l'arme secrète qui aura fait de nous des sépulcres blanchis. Je ne peux plus me libérer de l'emprise du blé d'Inde en crème. Ils (les gens pour qui l'argent est le seul profit de vie) n'auront pas hésité à mettre sur pied des organisations mondiales de trafic du sucre. Nous tous, les zombies diabétiques, nous courons au coma. L'alimentation est certes le lieu privilégié des plus grandes activités criminelles dans l'histoire récente de l'humanité. Mais cela reste un secret, c'est la recette du crime parfait.

Aux substances chimiques, ajoutons les ondes. Nous sommes intoxiqués de télévision, d'images, d'écrans, de jeux, de disques et de publicités. Notre histoire se déroule devant nos yeux. Nous sommes drogués des dieux vedettes qui vivent une vie pleine à la face de notre vie vide. Je veux du Coke, de la télé, de la pizza qui explose et la biographie des actrices et des chanteurs qui m'ont remplacé dans tous les sillons des sens de ma vie. Moi, je suis dans mon fauteuil, addictif lui aussi. Ils (ceux pour qui l'argent est la seule raison) m'ont mis des substances dans le fessier, ils me l'ont ramolli, ils l'ont rivé au sofa. Je n'ai plus de mains, j'ai une manette.

Aux ondes, ajoutons le magasinage, c'est-à-dire le shopping pour mieux parler français. Ici, la compulsion atteint le stade des convulsions. Nous devons acheter ce que nous avons déjà, il faut tout avoir deux et trois fois, l'objet se démode dans un jour. Et si l'argent nous manque, reste le crédit. Quand celui-ci nous fait défaut, reste le désir. Nous sommes langue pendante, souffle coupé, âme haletante devant les nouveautés. Drogués, nous sommes drogués. Dans l'intervalle, on peut bien s'en prendre à la mariÉ

Goûte à mon chip. Je te parie que tu ne pourras pas en prendre juste un.


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