Patrimoine - La mémoire des images

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Normand Thériault
Édition du samedi 05 et du dimanche 06 octobre 2002

Mots clés : patrimoine

Dans une société de consommation, les images sont utiles: elles servent à médiatiser des lieux, à proposer (habituellement) des rêves, à soutenir les discours. Ces images sont normalement interchangeables: une plage de Cuba en vaut bien une autre à Tahiti lorsqu'il est question de vendre de la liberté à de futurs retraités...

Photo: Agence Reuters

Dans un monde de connaissances, l'image a un rôle d'aide-mémoire. Chacun sait qu'elle n'est pas la réalité. Elle n'en est que la trace. Aussi, qui voit dans un journal, ou sur un écran quelconque, un bouddha de pierre sait qu'il ne s'agit là que d'un document, une source d'information. L'objet réel est autre: il représente, en même temps qu'il documente, des moments d'une histoire plus ou moins vaste. Il fait partie d'un héritage, comme il peut être une oeuvre marquante de cette même histoire, une pièce qui raconte la vie d'une planète ou l'évolution de ses habitants.

L'objet réel a plus de poids que mille images. Malheureusement, souvent dans l'histoire humaine, à cause des guerres ou des révolutions -- la bêtise ou l'ignorance aidant --, des monuments disparaissent. Une documentation devient ainsi la seule trace de leur existence. L'image est alors la source de mille regrets.

Son pouvoir peut être encore plus grand: l'image sert à éveiller les consciences. Ainsi, peu d'Occidentaux ont séjourné en Asie, approché de près ou de loin ces lieux que sont les diverses routes de la soie ou ces zones de déserts et de montagnes qui en définissent la géographie. Il n'y a pas si longtemps encore, l'Afghanistan ou le Bhoutan, tout comme la région du Ladakh, étaient des lieux interchangeables. Un jour pourtant, lorsque sont apparues sur les fils de presse ou dans les banques d'images ces immenses statues de pierre que l'on disait vouées à la destruction, il y a eu une levée de boucliers. Le danger que représentait le régime des talibans, outre ou malgré sa capacité d'opposition aux impérialismes soviétique et américain, se confirmait. La mémoire de l'humanité était attaquée dans les objets qui la définissent.

Valeurs universelles

Un tel cas n'est pas unique. Il est ainsi triste de constater que les morts sont souvent des statistiques interchangeables. Là où la conscience prend forme, c'est souvent lorsque le patrimoine est voué à disparaître, quand il devient évident que des conflits dits locaux mettent à mal des valeurs que l'on croyait universelles. Cela a été le cas dans l'ex-Yougoslavie, en Arménie, comme dans tous ces pays où des régimes politiques traditionnels sont contestés pour des motifs divers, nés d'oppositions appuyées sur des raisons religieuses, techniques, culturelles ou politiques. Que faire lorsque l'on croit, comme Sonia Ramzi, assistante du sous-directeur général à la culture de l'Unesco, que «le patrimoine, ça appartient à tout le monde»?

C'est ainsi que fut créée en 1997, à l'Université Laval, la chaire en patrimoine de l'Unesco, accompagnée d'une autre fondation, plus locale, celle de l'Institut sur le patrimoine culturel (IPAC), preuve qu'il n'est pas nécessaire d'attendre que les situations dégénèrent pour se donner des outils d'intervention et des moyens de favoriser via l'étude ce qui constitue le capital planétaire.

De la même manière, dans d'autres secteurs, par exemple ceux des ressources et de l'environnement, les médias dans leur ensemble ont été des outils importants face aux inégalités sociales les plus diverses, grâce essentiellement à leur capacité d'attirer l'attention des citoyens sur des situations qu'ils auraient autrement ignorées.

L'humanité se bâtit une conscience. Des valeurs sont en jeu. Il ne suffit pas d'avoir des outils politiques pour résoudre les conflits. Il faut aussi faire en sorte d'empêcher les destructions avant qu'il ne soit trop tard, quand la diplomatie aura démontré une fois de plus sa trop grande lenteur... «Paris brûle-t-il?», a-t-on déjà dit. «L'humanité s'éteint-elle?», ne devrions-nous point avoir à dire.

Sur fond de réflexions de cette nature se tiendra, du 9 au 11 octobre, le colloque Médias et patrimoine à l'Université Laval. Des situations locales seront évoquées, mais on tentera aussi de mettre sur pied des projets géographiquement plus vastes. Car, comme le dit Martine Cardin, la directrice de l'IPAC, «le patrimoine est une pédagogie par laquelle une société peut s'approprier, se reconnaître, se définir et s'identifier».


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