Opinion

Neil Jordan, l'inclassable

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Martin Bilodeau
Édition du lundi 09 septembre 2002

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Le cinéaste irlandais présente The Good Thief, son premier film de genre

Depuis Mona Lisa, son premier grand succès international, le cinéaste irlandais Neil Jordan donne l'impression de constamment monter dans des ascenseurs pour aussitôt redescendre par des escaliers, au gré des humeurs du box-office. Lesquelles humeurs ont un impact sur l'oeuvre, que le réalisateur de Michael Collins tisse inlassablement, dans une inconstance parfois suspecte.

Difficile, à première vue, d'imaginer que The Crying Game et The End of the Affair, pour ne nommer que ces deux titres, sont l'oeuvre d'un même cinéaste. The Good Thief, que Jordan est venu présenter ce week-end au festival international du film de Toronto, brouille un peu plus les pistes en introduisant dans sa filmographie un premier vrai film de genre.

Remake du célèbre Bob le flambeur, de Jean-Pierre Melville, The Good Thief met en vedette Nick Nolte dans le rôle d'un voleur sur la touche, héroïnomane et joueur compulsif, à qui sera donnée la chance de jouer un dernier grand coup, lequel consiste à cambrioler la collection d'art d'un grand casino de Monte-Carlo. L'intrigue évolue dans les volutes et les à-coups du petit monde interlope parisien dans lequel le maboul américain, fana de Picasso, a atteint le statut de mythe. Entouré de ses complices (Gérard Darmon, Said Taghmaoui et même Emir Kusturica), inspiré par une prostituée russe qu'il a arrachée à l'emprise de son mac (Nutsa Kukhianidze), financé par un dealer redoutable (Ralph Fiennes), Bob met donc sa stratégie de cambriolage au point, sous l'oeil à moitié admiratif d'un commissaire de police (Tcheky Karyo) avec qui il a eu maille à partir dans le passé.

Vissé à son fauteuil, dans la suite de son hôtel où il enfilait entrevue après entrevue (toutes chronométrées à 20 minutes), Neil Jordan s'explique -- pour la énième fois sans doute en ce samedi ensoleillé --, sur sa vision du personnage. «Bob est un gars qui est à son meilleur niveau lorsque ses sentiments sont pris en charge. Au début du film, on le voit qui avance dans la vie comme un somnambule, comme si le sommeil, causé par la drogue, la déprime, avaient pris la relève de l'homme. Le coup qu'il prépare avec ses acolytes agit comme la sonnerie d'un réveil, son instinct reprend le dessus. Bob le flambeur et The Good Thief sont tous les deux des films sur un homme qui revient à la vie et reprend le contrôle sur sa vie».

Ce sont les producteurs de Warner qui ont sollicité Jordan pour qu'il prenne en main ce projet de remake qui ne l'intéressait guère au départ. Le cinéaste, qui n'avait pas tourné depuis trois ans, travaillait en fait au montage financier d'une grande saga sur les Borgia; The Good Thief a momentanément interrompu ce projet et lui a permis, d'une part de se remettre au travail, ensuite de renouer avec le grand public, qui l'a perdu de vue depuis son adaptation d'Interview with a Vampire, en 1993 -- ont suivi The Butcher Boy et The End of the Affair, qui ont obtenu des succès d'estime.

Cherchant le moyen de s'y intéresser (il n'est d'ailleurs pas un grand admirateur du film de Melville, auquel il préfère le Rififi de Jules Dassin -- «Celui-là, je n'aurais jamais osé le toucher. Il est trop parfait tel qu'il est»), Jordan a imaginé une seconde intrigue, qu'il superposerait à celle du film de Melville, laquelle est scrupuleusement reconstituée, mais à la façon d'un thème musical sur lequel il a superposé des variations bues.

Ivre et halluciné

Résulte de ce projet un film ivre et halluciné, pas toujours convaincant mais d'une construction originale, constamment mise en évidence par la mise en scène. «La construction très apparente épouse le sujet, cahoteux et très virevoltant. C'est quelque chose que je n'avais jamais fait auparavant, un film avec une surdose de dialogues et une construction saccadée. En même temps que The Good Thief est le film le plus léger que j'aie fait jusqu'ici, c'est aussi un des plus complexes à réaliser. Un film de voleurs, un film de genre, c'est très difficile à faire, mais à l'écran le divertissement oblitère la complexité du jeu», fait-il remarquer.

Contrairement à l'idée qu'on se fait d'un remake, les clins d'oeil qui tapissent le film s'adressent au film lui-même, comme s'il fonctionnait à l'intérieur de son propre système, en dehors du temps, de ses codes et de ses règles. Ainsi, on parle en francs dans ce film tourné en 2001; les invraisemblances sont essuyées par un torchon d'ironie; Monte-Carlo ressemble à un lendemain de séisme et tous les Français y parlent anglais, même entre eux. «Je voulais à l'origine tourner 25 % du film en français, qui correspondent aux dialogues entre français. Or, les acteurs français voulaient jouer en anglais».

Neil Jordan a bien appris la leçon américaine, qui consiste à maquiller les compromis. Il affirme, et on le croit, qu'il est désormais impossible pour un film anglo-saxon de trouver du financement sans l'aval des Américains. «Tous les cinéastes qui débarquent à Hollywood s'imaginent pouvoir dominer le système», rappelle celui qui a appris, dans la douleur parfois, que c'est l'inverse qui se produit.


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