Coupe à blanc

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Christian Rioux
Édition du vendredi 06 septembre 2002

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Les Québécois pratiquent la coupe à blanc. Richard Desjardins nous l'a assez répété. Mais avons-nous compris tout ce que cela voulait dire?

Car la coupe à blanc n'est pas qu'affaire d'écologie et de foresterie. Loin de là. En sillonnant le Québec cet été, de Port-au-Persil à Gatineau, j'ai même eu l'impression qu'elle était devenue la pratique politique la plus à la mode.

Difficile d'interpréter autrement les sondages qui mettent l'ADQ en tête depuis six mois et annoncent une déconfiture historique du Parti québécois. Un militant nationaliste de Joliette m'a prédit que le PQ ne ferait pas élire plus de huit députés aux prochaines élections. Je n'en ferais pas de cas si, l'été dernier, il ne m'avait annoncé avant tout le monde la déroute du PQ dans Joliette. Depuis, j'ai tendance à le croire.

En montant dans l'avion pour Paris, je me disais que cette volte-face politique serait difficile à imaginer en Europe où l'on a depuis longtemps abandonné la coupe à blanc pour l'abattage sélectif plus respectueux de la nature.

Au printemps, les Français ont pourtant eux aussi décidé de renvoyer les sociaux-démocrates à leurs devoirs. Les Hollandais ont fait de même quelques semaines plus tard. Longtemps après les Italiens et les Espagnols qui avaient ouvert le bal.

Aussi violente que fut la gifle, jamais les électeurs européens n'ont pourtant envisagé de rétrograder les socialistes au rang de tiers parti. Dans tous les cas, la sociale démocratie demeure en Europe le parti de l'alternance. Celui qui se tient prêt à assumer le pouvoir dans l'éventualité où la droite serait à son tour renvoyée à ses devoirs.

Les partisans du «changement» ont-ils conscience qu'ils nous préparent plus qu'une simple alternance? Une sorte de tremblement de terre qui pourrait modifier jusqu'aux modalités de notre débat politique et annoncer à terme la disparition du Parti québécois.

L'opposition entre un parti de centre gauche et un autre de centre droit rythme notre vie politique depuis toujours. Elle seule permet le débat d'idées et l'alternance véritable. J'arrive à peine à imaginer l'immense vide politique que créerait demain un parlement essentiellement composé de députés libéraux et adéquistes. Comme si à Ottawa, le débat se limitait aux échanges entre alliancistes et conservateurs.

Quant à l'opposition entre autonomie et souveraineté, rappelons que même Robert Bourassa la souhaitait. Sa disparition marquerait une rupture radicale avec tout ce qui a fait la politique québécoise depuis que Daniel Johnson a si admirablement résumé le dilemme québécois dans les mots «égalité ou indépendance».

Mais la mode ne semble guère aux nuances comme en témoigne cette perle d'un collègue journaliste entendue samedi matin à la radio de Radio-Canada juste avant de prendre l'avion: «Jacques Parizeau est un raciste. [...] Qu'il ferme sa gueule et se contente d'aller voter!»

Il est vrai que, pour la coupe à blanc, la plume ne vaudra jamais la tronçonneuse...

u u u

Mon été québécois ne m'a pas mené qu'à Joliette. Il m'a aussi conduit à Ottawa dans un de ces colloques qui réunissent des universitaires en bermudas.

L'un de nos intellectuels les plus articulés, Joseph Yvon Thériault (Critique de l'américanité, éd. Québec Amérique), y a fustigé le discours sur «l'américanité» qui domine sans partage le Québec depuis des années.

Cela parait abstrait? C'est pourtant terriblement concret. Pour Thériault, les Québécois se seraient livrés depuis la Révolution tranquille, et plus particulièrement depuis le début des années 80, à une sorte de coupe à blanc de leur héritage canadien-français. Dans l'espoir d'oublier qu'ils sont une petite société et de se mesurer aux plus grands -- c'est-à-dire aux Américains! --, ils auraient supprimé une partie de leur identité.

Avec pour résultat que la grenouille serait devenue plus grosse que le boeuf. Think big, s'tie!

On pense évidemment à Maurice Richard et à Céline Dion. On pense aussi à Bombardier et au Cirque du Soleil. Comme s'il n'y avait plus d'avenir que dans la réussite internationale, pour ne pas dire à Las Vegas. Voilà, nous dit crûment Thériault, comment le Québec s'achemine lentement vers une forme de suicide culturel.

Thériault exagère bien sûr. Il se laisse parfois emporter par les mots et les raccourcis. Mais, il met le doigt sur une des conséquences de l'éloge de la réussite qui gangrène tous les discours depuis un certain nombre d'années.

Cela m'a rappelé une interview entendue plus tôt dans laquelle un urbaniste dont j'ai oublié le nom faisait l'éloge de Sainte-Foy, en périphérie de Québec. Cette banlieue anonyme hérissée de bungalows californiens marquait, disait-il, notre entrée triomphante dans «l'américanité».

L'urbaniste jovialiste avait oublié de souligner qu'elle avait signé du même coup la mort de nos centres-villes et la destruction de villages entiers.



Des villages comme Murdochville, que je regrette tant de ne pas avoir visité l'an dernier en passant à Gaspé. J'aurais au moins pu me faire une idée de la douleur de ses habitants.

En posant le pied à Roissy, j'imaginais les cris que pousseraient les habitants du bled le plus perdu de France si l'on évoquait devant eux ne serait-ce que l'éventualité d'une fermeture.

Fermer un village? Comme on ferme un cinéma ou un dépanneur. L'idée même n'aurait pas de sens.

Il est vrai que le grand avantage de l'américanité, c'est de croire que l'histoire n'existe pas.

crioux@ledevoir.com

Christian Rioux est correspondant

du Devoir à Paris.


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